A la croisée des mondes, il y a Stanislas Nordey, 46 ans. Il sort de la nuit de Peter Handke, ce souffle que l’acteur-metteur en scène propage dans la cour du Palais des Papes. Quatre heures à rétablir l’honneur des damnés du marteau-piqueur (LT du 08.07.2013). Et il se recompose le matin, sous nos yeux, barbe mousquetaire, esprit aussi affûté que le corps. Beau gosse, penseur et hussard à la fois.

Son charme, c’est celui des sang-mêlé. L’enfance est déchirée. D’un côté, le grand boulevard parisien où tonne son père, le cinéaste Jean-Pierre Mocky; de l’autre, une chambre de bonne où sa mère, l’actrice Véronique Nordey, lui apprend la beauté du dépassement. Parfois, elle lui raconte l’histoire d’un aïeul, esclave affranchi par un certain général Rodney – d’où le nom Nordey, raconte-t-il volontiers.

Sa ligne? Le verbe, pourvu qu’il épingle. A la sortie de l’adolescence, il ne jure que par le grec ancien et le théâtre. De cet amour d’Hérodote et de Platon, il reste une attention à des écrivains maquisards, Pier Paolo Pasolini, Hervé Guibert, Peter Handke.

Le Temps: Pourquoi Handke? Stanislas Nordey: La langue de Handke me bouleverse depuis mon adolescence. Lorsqu’il a été question que je monte un spectacle au Palais des Papes, j’ai cherché un texte qui mérite d’être dit à 2000 personnes chaque soir. Je ne voulais pas parler de princes, mais de ceux qui n’ont pas la parole. Je me suis souvenu des monologues de Par les villages où Handke rend justice aux humiliés. Par sa douceur, son amour, il les pare d’une incroyable dignité.

– Emmanuelle Béart, Jeanne Balibar, Véronique Nordey, Annie Mercier, la distribution féminine est éblouissante. Allait-elle de soi?

– Je n’aurais pas monté Par les villages si je n’avais pas eu la distribution qui me convînt. Je savais qu’il y aurait Annie Mercier et Véronique Nordey, Laurent Sauvage aussi, mon frère en théâtre depuis mes débuts. Pour le reste, je n’étais sûr de rien. C’est alors qu’Emmanuelle Béart me demande ce que je prépare. Comme elle adore Handke, elle lit la pièce et s’enthousiasme pour le rôle de Sophie. Pour Nova, cette étrange figure de déesse, je voulais un corps et une voix singuliers. J’admire Jeanne Balibar, sa façon de chercher de nouvelles expériences au théâtre, que ce soit avec Frank Castorf ou Boris Charmatz. Ça s’est fait.

– Comment est-ce qu’on travaille une pièce aussi dense?

– On se met autour d’une table, on lit la pièce et on répond à toutes les questions des acteurs. Ils ont d’immenses tirades face au public, ce qui est gratifiant et très angoissant aussi. Mon rôle a consisté à désamorcer cette peur. Ce que j’aspire toujours à créer, c’est un confort de recherche pour que chacun aille le plus haut possible.

– Quel est votre rapport au texte?

– J’ai fait des mises en scène d’opéra et j’ai constaté que les musiciens respectent scrupuleusement la partition. Je demande la même chose aux acteurs, qu’ils respectent la moindre virgule, la moindre élision. La pensée d’un auteur passe par la ponctuation.

– Un père cinéaste, une mère actrice, la voie était-elle tracée?

– Pas du tout. A 17 ans, je voulais devenir historien. L’Antiquité me passionnait, la Grèce en particulier. J’étais un excellent helléniste et j’avais de fortes ambitions. Mais j’ai commencé à faire du théâtre. Et je me suis aperçu que je ne pourrais pas mener de front deux exigences aussi élevées.

– Pourquoi le théâtre, alors?

– Je me suis dit que je serais confronté à une grande solitude comme chercheur, alors qu’au théâtre je serais très entouré. Ça a été décisif. Je me suis consacré de manière compulsive à la scène. Je sentais que c’était par un travail de tous les instants que j’arriverais au sommet.

– Vous aviez des modèles dans le domaine de la mise en scène?

– Non. Comme mes études m’avaient accaparé, je n’avais rien vu. Antoine Vitez, Patrice Chéreau n’étaient que des noms pour moi. Ce qui me donnait une grande liberté, au fond.

– Jamais tenté par le cinéma?

– J’ai été élevé en partie dans ce milieu. Je me rappelle avoir été sur les genoux de Bourvil. Mais je n’aimais pas les studios de tournage: tout était si éphémère. Alors que la scène, c’était tout le contraire. A 15 ans, je suis entré dans un théâtre à Oxford et j’ai été bouleversé par la charge de mémoire des lieux. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à jouer dans des salles qui n’ont pas de passé.

– Il y a dix ans, vous envisagiez d’abandonner la mise en scène. Et aujourd’hui?

– Cette tentation est toujours là. J’ai signé une soixantaine de spectacles et je reste persuadé que les metteurs en scène vieillissent mal, qu’ils finissent par ressasser. Si ça devait m’arriver, je me ferais hara-kiri (sourire). Mon rêve, c’est de me déprendre peu à peu du théâtre. Pour écrire.

Sur quoi?

– Je voudrais parler des figures oubliées du théâtre, qui ont été des découvreurs, Aurélien Lugné-Poë, Gaston Baty. Mais aussi tenter de penser, au fil de la plume, mes expériences. Je n’écrirai ni pièce ni roman, en tout cas.

– Pourquoi?

– Parce que je suis incapable d’exprimer mon intimité.

– Mais n’est-ce pas ce que vous faites sur scène?

– Quand je pleure au théâtre, le spectateur ne sait pas ce qu’il y a derrière mes larmes. Les planches me protègent.

– Que devez-vous à votre mère?

– Beaucoup d’amour. Un amour jamais étouffant, toujours exigeant. Elle m’a formé dans son atelier d’acteurs. Je l’ai regardée enseigner le jeu. Je lui ai beaucoup volé.

– Et à votre père?

– Ça, c’est plus difficile. Je lui dois un physique altier (rires). De grandes jambes. Et un rapport vorace à la vie et au travail.

Festival d’Avignon, jusqu’au 26 juillet; rens. www.festival-avignon.com