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«Star Wars: Les Derniers Jedi»: comme un coup de mou dans la Force

En 2015, les retrouvailles des icônes chenues du space opera ont été charmantes. Deux ans plus tard, l’exercice de régénération mythologique se poursuit plaisamment. Mais la routine s’installe dans la troisième trilogie

Producteur et distributeur redoutent de voir éventés les secrets du huitième épisode de la saga lancée par George Lucas en 1977. Or, spoiler Star Wars: Les Derniers Jedi n’est pas facile. Habile alliage de situations dramatiques attendues, le film s’avère sans surprise. Le scénario harmonise la récurrence des personnages fondateurs et l’irruption de blancs-becs sympathiques, respecte le quota de batailles, de psychanalyse de sitcom et de prêchi-prêcha New Age («On ne gagne pas en combattant ce qu’on déteste, mais en sauvant ce qu’on aime»).

Réalisé par Rian Johnson (Looper), l’épisode s’inscrit dans la continuité directe du Réveil de la Force (2015). Il commence au moment où Rey (Daisy Ridley) tend à Luke Skywalker (Mark Hamill) son sabre laser perdu dans L’Empire contre-attaque (1980). Exilé depuis trente ans sur un îlot perdu d’une planète perdue, le vieil ermite prend la relique et, sacrilège, la jette au loin! Il n’a aucune envie de former un nouveau padawan. «L’Ordre Jedi a été mythifié, déifié; maintenant, ils est éteint», ronchonne-t-il, plein d’amertume. De peur aussi: son dernier élève l’a déçu.

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Fils des ténèbres

Rey croit que le jedisme consiste à «prendre le contrôle des gens et faire flotter des trucs». Sa naïveté agace Luke. Après un round d’observation acrimonieuse, les figures du père sévère et de la fille rebelle pactisent. Elle apprend à entendre la Force, l’autre nom de Dieu, soit l’élan créateur régissant l’Univers. Elle plonge aussi dans les ténèbres du mal, s’engloutit dans un sinistre sphincter rocheux bordé de varech et y découvre sa propre image dupliquée à l’infini (poncif symbolique à expliciter…).

Dévoré par sa volonté de puissance, le parricide Kylo Ren (Adam Driver) est bourrelé de doutes. «Fils des ténèbres», «héritier de Vador», ce personnage tragique n’est pas à la hauteur de son ambition. Son maître, le suprême leader Snoke, ne voit en lui «qu’un gamin sous un masque». De rage, il brise ce masque, redevient Ben Solo, fils de Han, et tient avec Rey des discours d’amour-haine susceptibles de les entraîner tous deux du côté obscur de la Force.

Episode sombre

A l’instar de L’Empire contre-attaque, deuxième épisode de la première trilogie, le deuxième épisode de la troisième trilogie adopte une tonalité sombre. Les personnages à plus-value mystique, y compris l’immaculé Luke, sont tous susceptibles de chuter. Les autres, les combattants de la résistance, Finn (John Boyega), le Stormtrooper repenti, la générale Leia Organa (Carrie Fisher, pour la dernière fois à l’écran) ou Poe Cameron (Oscar Isaac), le chef d’escadrille intrépide jusqu’à l’insubordination, sont plus héroïques les uns que les autres.

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Quant aux garants du Nouvel Ordre, de Snoke (Andy Serkis en performance capture), vieillard plus haineux et plus laid que l’infâme Palpatine, au général Hux (Domhnall Gleeson), qui a visiblement contracté le bacille du nazisme, en passant par l’inflexible Phasma (Gwendoline Christie), ils rivalisent de cruauté et d’ignominie. Personne ne prononce la phrase rituelle, «J’ai un mauvais pressentiment», car seul l’avènement du pire semble garanti.

Chewie «veggie»?

Pendant que Luke, Rey et Ben/Kylo se dépatouillent avec leurs problèmes de Force, leurs quêtes identitaires et leurs traumas, Leia Organa et son état-major sont coincés au milieu du cosmos par la flotte du Nouvel Ordre. Finn, Rose Tico (Kelly Mary Tran), du service de maintenance, et le droïde BB8 partent en mission sur Cantonica, la planète casino, y trouver un hacker (Benicio Del Toro) apte à craquer le code du vaisseau amiral ennemi. Arrêtés, ils s’évadent sur des quadrupèdes de course géants évoquant des lamas à vastes oreilles et, au cours d’une scène rappelant les limites du CGI, sèment le souk dans les salles de jeux.

Si la galaxie très, très lointaine de «Star Wars» n’a jamais semblé démesurée, elle a encore rétréci: on passe d’une planète à l’autre comme on entre dans la pièce d’à-côté

Entre les accents de tragédie antique, les scènes de guerre souvent confuses, le bestiaire amusant (le film propose des bestioles plus agaçantes encore que les Ewoks, de mignons hybrides de hamster et de pingouin…) et le roman d’apprentissage, le puzzle peine à s’assembler. Sans démériter, Les Derniers Jedi ne remplit pas les promesses du Réveil. Parce que les retrouvailles avec les personnages iconiques ont déjà eu lieu, parce que le couple dynamique que composaient Finn et Rey est séparé, parce que la routine s’installe… Une pincée de gags pimente le récit, mais ils sont déjà réchauffés (la coupe de cheveux de Leia) ou franchement nigauds (Chewbacca converti au végétarisme?). Quelques infractions au manichéisme, comme le cynisme du hacker ou un rien de conscience sociale qui s’exprime à propos des gueux de la planète casino, introduisent de trop rares dissonances dans le produit.

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Sabre laser brisé

Est-ce une conséquence de l’immédiateté des informations dont on jouit en 2017? Si la galaxie très, très lointaine de Star Wars n’a jamais semblé démesurée, elle a encore rétréci: on passe d’une planète à l’autre comme on entre dans la pièce d’à-côté. Ben et Rey dialoguent par-delà les parsecs, Luke se déplace où il veut et même un gnome, qu’on croyait enterré depuis longtemps sur Dagobah, fait une apparition inopinée. En revanche, les déplacements hyperspatiaux qui, originellement, étaient instantanés, impliquent désormais une durée: les vaisseaux flottent un certain laps de temps dans le flou, permettant à Leia de méditer un instant sur la vanité de toute chose.

Au dernier acte, les forces décimées de la résistance tiennent dans le Millenium Falcon. Considérant la garde brisée du sabre laser de Luke, Rey désespère de reconstituer une armée. Allons! A Cantonica, les garçons d’écurie regardent les étoiles en brandissant déjà leur balai comme une épée de feu. Suite et fin dans Star Wars: Episode IX, le 18 décembre 2019. En attendant la quatrième trilogie. Et sans compter les spin-off… Que la Force soit avec nous!

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Star Wars: Les Derniers Jedi (Star Wars: The Last Jedi), de Rian Johnson (Etats-Unis, 2017), avec Daisy Ridley, Adam Driver, John Boyega, Mark Hamill, Carrie Fisher, Domhnall Gleeson, Benicio Del Toro, Kelly Mary Tran, Gwendoline Christie, Andy Serkis, 2h32.

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