C’est une cour de terre rouge, des baraquements sommaires et, tout autour, de hauts grillages. Un camp au milieu de nulle part – pour ceux qui, justement, n’ont nulle part où aller. Bienvenue au centre de détention de Barton, en plein désert australien. Dans les cellules, des réfugiés et requérants d’asile, afghans, sri lankais ou irakiens, espérant désespérément obtenir un visa. Et au milieu, Sofie Werner. Une trentenaire australienne incarcérée par erreur.

Le scénario de Stateless, fraîche acquisition Netflix, paraît invraisemblable mais s’inspire d’une histoire vraie. Celle de Cornelia Rau, hôtesse de l’air australienne qui décide un jour de disparaître et de se faire passer pour une touriste allemande. Arrêtée par les services de l’immigration, qui l’assimilent à une étrangère en situation irrégulière, Rau sera détenue pendant dix mois dans un centre de son propre pays, en 2004. Rendue publique, l’affaire aboutira à une enquête et à une prise de conscience générale quant à la politique migratoire australienne, particulièrement draconienne.

Des airs de secte

Quinze ans plus tard, comme une piqûre de rappel, c’est aussi ce que Stateless veut provoquer, sa visée politique criante sous le vernis dramatique. On ne sera d’ailleurs pas surpris de trouver aux manettes Cate Blanchett, qui porte, outre ses casquettes d’actrice et de productrice, celle d’ambassadrice de bonne volonté au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Cocréatrice de la série, elle y joue aussi (bon argument marketing), un rôle fugace mais déterminant: celui de Pat, gourou d’une organisation aux airs sectaires, en tandem avec son mari (Dominic West).

Car c’est là que tout bascule pour Cornelia Rau et son alter ego à l’écran (interprété par Yvonne Strahovski, que les fans de La Servante écarlate reconnaîtront). Psychologiquement instable, Sofie trouve refuge dans cette école de développement personnel aux méthodes malsaines, qui ne fera que la détruire davantage. Le premier épisode met bien en scène l’obsession, puis le glissement, jusqu’à l’événement traumatique qui poussera Sofie à fuir. On la retrouve peu après dans le centre. Mais comment est-elle arrivée là?

Passeurs véreux

La série laisse volontairement cette question en suspens, diluant les flash-back au fil des six épisodes. Mais Sofie n’est qu’une partie du tableau. Un peu comme dans les geôles d’Orange is the New Black, survêts orange et humour électrique en moins, son histoire se mêle à celles d’autres résidents. Coincés sur le même lopin râpé, leurs destins diamétralement différents.

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Il y a Ameer, un père de famille afghan qui, pour fuir les talibans, planifie une traversée mais se retrouve floué par des passeurs véreux. Ou Javad, l’Iranien bien décidé à goûter coûte que coûte à la liberté. Il y a aussi Cam, bon gars du coin qui accepte un poste de gardien dans le centre, histoire d’offrir à sa femme un peu de confort. Et finalement Claire Kowitz, politicienne aux dents longues que le Ministère de l’immigration a envoyée sur le terrain, au-devant des crises.

Casserole qui déborde

Des crises qui trahissent les failles du système, ses lenteurs administratives, l’absurdité et la violence de certaines procédures. Les beaux discours médiatiques mais, derrière, la dignité qu’on confisque en même temps que les droits – et les balançoires des enfants dans la cour.

Proche du huis clos, Stateless plonge sans ménagement dans la touffeur du centre. On sentirait presque l’air moite, l’angoisse, la tension qui monte comme dans une casserole prête à déborder. «Cet endroit peut te jouer des tours», résume l’administrateur de la prison. La série évite ainsi le ton moralisateur: les «méchants» sont parfois plus perdus que ceux qu’ils malmènent, chacun habité par ses propres doutes et contradictions.

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Certaines trajectoires n’en restent pas moins prévisibles. Le bon gardien dérape, la cheffe a des remords, des révoltes éclatent… Ce sont Sofie, sa santé mentale déclinante et ses fantômes qui composent l’intrigue principale de Stateless. Un choix questionnable: pourquoi raconter les affres de la politique migratoire sous le prisme d’une femme blanche? Dans une interview, Tony Ayres, cocréateur de la série, explique: «C’était une forme de cheval de Troie, une stratégie: quel personnage pouvions-nous proposer au public, auquel il puisse s’identifier?»

Sans en être le visage, Sofie a le mérite d’éclairer des souffrances encore souvent passées sous silence – et d’exposer nos propres biais. Un visionnement nécessairement déchirant.


«Stateless», mini-série en six épisodes de 55 minutes, disponible sur Netflix.