Culture

Steeve Iuncker, aux extrémités du globe

Le Genevois compile les villes affichant des records. De Yakoutsk, la plus fraîche, à Ahvaz, la plus polluée, il ambitionne de documenter le quotidien de neuf cités hors du commun

Steeve Iuncker, aux extrémités du globe

Photographie Le Genevois compile les villes affichant des records

De Yakoutsk, la plus fraîche, à Ahvaz, la plus polluée, il ambitionne de documenter le quotidien de neuf cités hors du commun

Les statistiques des extrêmes sont des moteurs à fantasmes. Dites «la ville la plus chaude» et une foule d’images plus ou moins réjouissantes vient à l’esprit. Poursuivez avec «le pays le plus violent» et voilà une ambiance de thriller. Le photographe Steeve Iuncker parcourt ces lieux de records avec son Rolleiflex et l’envie de raconter un quotidien relativement banal. Ses trois premières plongées sont exposées au Jardin des Plantes, à Paris, jusqu’au 1er février.

«Je travaillais depuis plusieurs années sur des séries liées à la mort ainsi que sur l’adolescence et ses rites de passage. J’ai eu envie de me soustraire de ce quotidien, de m’offrir un sujet récréation réalisable par petites touches», admet simplement le Genevois. Début 2013, histoire de décompresser, il s’envole donc pour Yakoutsk, cité sibérienne affichant des températures hivernales pouvant atteindre les –50° C. «J’étais super-équipé, j’avais pensé à tout, mais j’ai très vite compris que cela ne suffirait pas. Lorsque j’enlevais mon gant pour prendre une photo, je sentais immédiatement le froid gagner mon doigt puis commencer à se répandre. J’ai perçu le danger, sensation que je n’avais jamais expérimentée avec le ski ou la randonnée en peau de phoque. C’est impressionnant.» Et de raconter le double vitrage des taxis pour éviter la condensation, la respiration qui doit rester mesurée, les enfants qui ne traînent jamais dans les rues.

Dans les magnifiques images de Steeve Iuncker, beaucoup de blanc. Une neige glacée qui recouvre tout. Des poissons dressés tout droit sur les étals du marché. Des capuches de fourrure. Des passants isolés. Des vitres opaques. Ce travail remporte le Prix photo du Muséum d’histoire naturelle de Paris, 10 000 euros qui permettent au reporter de financer les deux projets suivants. Ahvaz, ville la plus polluée au monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Et Tokyo, la plus peuplée. Chaque fois, le membre de l’agence Vu passe quinze jours sur place et dort autant que possible chez l’habitant. «Deux semaines, c’est court, mais cela me laisse le temps d’arriver, d’être surpris, de commencer à comprendre puis à m’emmerder», sourit le quadragénaire.

Si Yakoutsk ne peut faire l’économie de la neige, les sujets dédiés aux autres villes évitent la démonstration. En Iran comme ailleurs, la pollution est peu manifeste. Les images racontent les sorties en famille, la prière ou l’hôpital. On devine seulement le pétrole avec quelques puits en feu, au fond d’un cliché. Des vues difficiles à glaner tant la présence policière est permanente et chicaneuse.

A Tokyo, cité la plus peuplée, tout est fait pour éviter la formation de foule et le contact entre les 13 millions de résidents. Le repli sur soi domine. «J’ai été sidéré par la façon qu’ont les Japonais de détecter l’appareil photo. J’étais sans cesse repéré, même par des personnes qui me tournaient le dos, et cela modifiait la pose. Je n’ai pas réussi à produire les images que je voyais et c’est extrêmement frustrant», note Steeve Iuncker, dont les vues du Levant sont en effet les moins surprenantes.

La prochaine étape de ce périple devrait être San Pedro Sula, au Honduras, ville la plus dangereuse du globe, selon les statistiques criminelles. Cinq autres suivront. «J’aimerais arriver à 9 séries. 9 parce que je ne veux pas 10 et parce que cela permet d’aller sur tous les continents et d’approcher des thématiques relativement variées, dans l’idée d’éditer un petit livre avec le résultat final.»

Steeve Iuncker a des envies d’Afrique. La cité la plus basse pourrait également figurer dans la course. «C’est intéressant, la vill

e la plus basse, non? Cela veut à la fois tout dire et rien dire. J’aimerais simplement voir comment l’on y vit. Le problème est que c’est Jéricho, qui est un peu morte; il vaudrait sans doute mieux autre chose.» Le Genevois a songé encore à la plus visitée. «Ce serait Paris ou Londres, que l’on connaît. Mais j’y ferais quoi? Des sites touristiques? Cela deviendrait du Martin Parr et je veux rester original.»

Pour se documenter, le reporter reconnaît consulter des sites comme Google ou Wikipédia, en recoupant les informations et en essayant de se baser sur des statistiques fiables et objectives – «La ville la plus jolie n’a aucun sens.»

La plus flippante peut-être? Steeve Iuncker a un autre projet en tête, celui de photographier pendant la nuit des lieux décrits comme étant hantés, avec des temps de pose de plusieurs heures. «Cela me fait plus peur que d’aller à Gaza. Et s’il se passait quelque chose sur ma pellicule?» interroge le photographe, mi-amusé, mi-terrorisé. Alors il pourra aller faire un tour dans la métropole décrite comme la plus sûre de la planète. Quinze jours pour se remettre.

Steeve Iuncker, Villes extrêmes, jusqu’au 1er février au Jardin des Plantes, à Paris.

La prochaine étape de ce périple devrait être San Pedro Sula, au Honduras, ville la plus dangereuse du globe

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