CINÉMA

«Stefan Zweig – Adieu l’Europe»: l’indicible mélancolie de l’exilé

«Biopic» d’exception, «Stefan Zweig – Adieu l’Europe» de Maria Schrader évoque l’exil américain du grand écrivain autrichien et éclaire le mystère de son suicide. Une réussite sidérante

Ce n’est pas souvent qu’on assiste à ça: une reconstitution historique qui tord le cou à l’académisme, une sensibilité littéraire qui se mue en pur talent cinématographique, et pour finir, un authentique chef-d’œuvre qui échappe à tous les grands festivals! C’est pourtant ce qu’a réussi à 50 ans la comédienne allemande Maria Schrader à l’occasion de sa deuxième réalisation, «Stefan Zweig – Adieu l’Europe». Un film discrètement lancé en Allemagne avant de faire le bonheur du Festival de Locarno, hier soir sur la Piazza Grande.

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En son temps l’un des auteurs les plus lus et respectés du monde, le Viennois Stefan Zweig (1881-1942) n’a jamais vraiment connu d’éclipse, sans doute autant du fait de sa prédilection pour la forme brève, entre nouvelle et roman, que de l’indémodable finesse littéraire et psychologique dont il a su faire preuve. Souvent adapté à l’écran, grand et petit, l’auteur de «Lettre d’une inconnue», «La Peur» ou encore «24 heures de la vie d’une femme» y a connu des fortunes diverses, allant récemment du poussiéreux «Une Promesse» de Patrice Leconte au postmoderne «The Grand Budapest Hotel» de Wes Anderson, qui lui empruntait juste ses motifs «Mitteleuropa début XXe». Restait à se pencher sur l’homme et son destin tragique d’exilé fêté et pourtant inconsolable d’avoir vu son monde sombrer dans la barbarie. C’est ce qu’a fait Maria Schrader, après des recherches scrupuleuses et avec une sensibilité que n’aurait pas reniées ce grand biographe lui-même.

En vidéo. L’avis de notre autre critique à Locarno, Antoine Duplan.

Un film en six tableaux

Avant tout, elle a eu l’intelligence de tourner résolument le dos au format du «biopic» classique, qui condense le chemin vers la célébrité ou, pire encore, toute une existence en un récit linéaire et mélodramatique. A l’image de tentatives plus rares telles que le «Mishima» de Paul Schrader ou le «Van Gogh» de Maurice Pialat, elle a plutôt choisi d’évoquer le mystère de la fin, à travers une poignée de moments clé. C’est ainsi qu’on découvrira six tableaux plutôt qu’un fil narratif continu, à commencer par un mémorable plan-séquence qui rejoue une grande réception du Ministère des affaires étrangères brésilien en l’honneur de Zweig. Des petites mains apportant la dernière touche au faste simili européen de l’événement, le moindre détail frappe l’imagination. D’un seul regard, la cinéaste embrasse ce cosmopolitisme exotique et tout l’inconfort de la situation pour l’artiste ainsi fêté, à la fois séduit et irrémédiablement étranger.

Tout le film ne fera ensuite qu’approfondir ces paradoxes. Un congrès international du PEN Club à Buenos Aires en 1936 offre un formidable point de départ. Pressé de s’exprimer sur le danger de la montée du fascisme en Allemagne, le pacifiste Zweig s’y refuse, jugeant sa position d’exilé trop facile, et laisse un confrère mineur et plus poseur, Emil Ludwig, prononcer à sa place un discours d’avertissement enflammé. Tout est véridique, reconstitué d’après des archives et pourtant admirablement cinématographique. Caméra, prise de son et acteurs œuvrent à l’unisson, nous plongeant dans un passé qui a l’air de se jouer ici et maintenant. A-t-on jamais mieux saisi le dilemme toujours actuel de l’intellectuel «engagé»?

Suivent deux scènes de 1941. Dans la campagne de Bahia, au Brésil, peu avant de prendre l’avion pour les Etats-Unis, Zweig et sa jeune épouse Lotte s’arrêtent un instant dans un village dont le maire a préparé son propre accueil. Un grand moment burlesque couronné d’un «Beau Danube bleu» très approximatif par la fanfare locale. Quelques jours plus tard à New York chez son ex-épouse Friderike, Zweig paraît accablé par la difficulté d’écrire, croulant sous les sollicitations d’aide à d’autres exilés. Un grand moment de découragement, malgré les retrouvailles avec tous les siens.

Parti avant l’aurore

Pour finir, le voici installé à Petropolis, près de Rio de Janeiro. Son livre sur le Brésil connaît le succès malgré des critiques d’aveuglement quant à la situation réelle du pays, soumis à une dictature. Il croise un ami d’autrefois, reçoit un chien pour son 60e anniversaire, voit une Lotte malade s’étioler et paraît plus perdu que jamais. Cette fois, presque rien n’est dit, et pourtant, on comprend ce qui se passe au plus profond de son âme. Ne reste plus qu’à boucler par un épilogue de toute beauté, un plan-séquence en miroir qui répond à celui du prologue.

Tout ceci peut paraître d’une extrême simplicité. C’est au contraire d’une complexité et d’une subtilité assez inouïes. Mine de rien, Maria Schrader a damé le pion aux plus grands maîtres, d’Eastwood à Scorsese et de Sokourov à Gitaï! Ici, nulle interprétation volontariste mais pas non plus d’ennui distingué. Le film évolue dans un parfait équilibre entre information et observation, entre le dit et le ressenti. Il n’en fallait pas moins pour évoquer les derniers espoirs déçus de l’auteur du «Joueur d’échecs» et du «Monde d’hier», dont son compatriote Josef Hader traduit à merveille la déconnexion et la lassitude croissantes. On ne le verra même pas rédiger ces deux chefs-d’œuvre posthumes? La lettre par laquelle Zweig prend congé «avant l’aurore» («Vor der Morgenröte», titre original du film), suffit largement à rappeler l’essence de son art. Quant à Maria Schrader, elle pourrait bien avoir signé là le plus beau film jamais consacré à l’exil.


**** Stefan Zweig – Adieu l’Europe (Vor der Morgenröte – Stefan Zweig in Amerika), de Maria Schrader (Allemagne – Autriche – France 2016), avec Josef Hader, Barbara Sukowa, Aenne Schwarz, Matthias Brandt, Charly Hübner, André Szymanski, Nahuel Pérez Biscayart, Harvey Friedman. 1h46

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