Dictionnaire

Stéfanie Delestré: «Les personnages survivent à l’histoire»

Stéfanie Delestré, qui a co-dirigé le «Dictionnaire des personnages populaires de la littérature» revient sur une entreprise qui a duré trois ans et mobilisé énergie et enthousiasme

«Nous voulions montrer comment des personnages nés, pour certains, il y a une centaine d’années, sont restés suffisamment contemporains ou modernes pour qu’on continue à les lire, à les adapter, à les réécrire.» Stéfanie Delestré, initiatrice avec Hagar Desanti du Dictionnaire des personnages populaires de la littérature des XIXe et XXe siècles, ­ dirige la collection Le Poulpe aux Editions Baleine. Tout comme sa complice, elle est docteur ès lettres et s’est spécialisée dans le roman noir du début du XXe siècle. Hagar Desanti, devenue professeur de lettres, a travaillé sur Eugène Sue, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Stéfanie Delestré revient sur les trois ans de travail qu’il a fallu pour faire naître de ce dictionnaire plein d’enthousiasmes et d’affections.

Samedi Culturel: Cette exaltation des héros, est-ce une forme de réponse au nouveau roman qui a déconstruit le personnage?

Stéfanie Delestré: Ce dictionnaire se veut un hommage à l’immédiateté du plaisir de la lecture qui, théoriquement, s’offre à tout le monde. Ce plaisir de lire une histoire qui nous est racontée, avec cette possibilité de s’identifier ou non au personnage, d’être investi par l’intrigue, choses qui s’avèrent beaucoup plus compliquées avec le nouveau roman.

Vous avez fait une première liste, mais certains personnages, comme Bartleby, ont été repêchés, dites-vous en introduction.

Nous nous sommes trouvées avec des héros qui venaient de la littérature populaire mais qui se sont avérés moins connus que des figures du roman classique, comme Emma Bovary ou Julien Sorel. Nous nous sommes heurtées à la définition de «populaire». Qu’est-ce que la littérature populaire? Qu’est-ce que le populaire en littérature? Nous avons réalisé que des personnages du roman populaire n’étaient, pour beaucoup, plus populaires. Nous avons donc décidé de donner à «populaire» le sens de «connu» et de relever les contours de notre corpus, en admettant qu’Emma Bovary était plus connue que Rocambole…

Certains personnages subsistent, même quand l’intrigue a été oubliée…

Oui, certains survivent à l’intrigue et dépassent complètement leurs auteurs. Si l’on prend, par exemple, Fantômette, Fantômas ou Sherlock Holmes, tous sont connus, mais il faut parfois un effort de réflexion pour se souvenir du nom de leur auteur. C’est peut-être même vrai pour Maigret: tout le monde connaît le commissaire, mais tout le monde ne sait pas que Simenon l’a créé. Certains personnages parviennent à sortir complètement des contextes qui les ont vus naître, sans doute parce qu’ils ont réussi à capter quelque chose d’assez universel et d’intemporel…

Comment avez-vous fait pour savoir que l’écrivain chinois Mo Yan admirait Fifi Brindacier?

Nous avons contacté les auteurs potentiels de notices en leur exposant le projet, en leur disant à quel personnage on avait pensé pour eux. Parfois, c’était juste. Parfois, les auteurs refusaient le personnage et en ont choisi un autre. Cela a donné des couples étonnants comme Mo Yan et Fifi Brindacier, le poète Patrick Delbourg et Bob Morane… Mais nous avons aussi des personnages orphelins: tous ceux dont les notices ne sont pas signées ont été écrits par nous. Zorro n’a pas trouvé preneur. On avait pensé à Paco Ignacio Taibo II pour Zorro, mais il lui a préféré Robin des Bois.

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