En 1905, quand la troisième édition du Salon d’automne ouvre ses portes à Paris, personne ne sait encore qu’il sera une étape décisive dans l’histoire de l’art. Paul Cézanne, qui meurt un an plus tard, accède enfin à la notoriété. Les tableaux de Vincent Van Gogh attirent de plus en plus d’acheteurs quinze ans après son suicide. Depuis une quarantaine d’années, depuis Le Déjeuner sur l’herbe ou l’Olympia de Manet notamment, les scandales ont succédé aux scandales. Les anciens genres artistiques ont fait leur temps, la technique lisse des peintres académiques a cédé devant de nouvelles manières. Le pinceau est plus vif, la couleur explose, les artistes s’intéressent aux nouvelles découvertes de l’optique, à l’industrie moderne, aux loisirs, aux pays lointains.

Cet art paraît rétrospectivement bien sage à côté de celui que les visiteurs vont découvrir dans la salle VII du Salon. A l’entrée, un anonyme a laissé un billet qui assimile l’endroit à un asile psychiatrique - les «fous» s’appellent Matisse, Derain, Marquet, Manguin et Camoin. A propos d’une sculpture de Marquet exposée dans cette salle, le critique Louis Vauxcelles parlera d’un «Donatello dans la cage aux fauves». Le mot est resté, le fauvisme est né. Les jeunes artistes dont les tableaux provoquent la colère et les quolibets sont encore des inconnus. Il faudra ce coup de boutoir pour qu’ils sortent de l’anonymat.

Le Grand Palais, à Paris, consacre une exposition à la poignée de collectionneurs qui leur ont permis d’aller plus avant en achetant leur peinture et en les accompagnant par leur soutien financier et par leur amitié. Une performance, car l’exposition L’aventure des Stein, reconstitue une collection commencée bien avant la Première Guerre mondiale par Leo, ­Gertrude, Michael Stein et son épouse Sarah, collection qui est aujourd’hui dispersée dans de nombreuses institutions et dans des patrimoines privés. L’aventure évoque le rôle joué par ces amateurs généreux dans le séisme culturel qui s’étend d’un bout à l’autre de l’Europe ainsi qu’aux Etats-Unis au début du XXe siècle.

Pendant toute la durée du Salon d’automne, un jeune homme revient plusieurs fois visiter la salle VII. Parfois seul, parfois accompagné par une dame un peu forte. Ils regardent, ils discutent, ils s’arrêtent devant les Matisse. Surtout un portrait. Larges coups de pinceau, fond à peine esquissé, couleurs violentes, et un chapeau surmonté d’une sorte de nature morte cézannienne avec quelques fruits au-dessus du visage, sourcils vivement tracés, bouche dédaigneuse. Les deux curieux se décident à la fermeture du Salon. Ils achètent La Femme au chapeau. Peu après, ils rencontrent son auteur. Et un autre artiste dont le nom commence à être connu dans les cercles parisiens, Pablo Picasso, un jeune Espagnol dont ils ont déjà plusieurs toiles mélancoliques, des personnages en proie à une misère dont on ne sait si elle est morale ou matérielle, et des évocations du cirque brossées avec brio.

Les deux acheteurs s’appellent Leo et Gertrude Stein. Ils sont frère et sœur. Ils sont Américains. Leo est né en 1872 et Gertrude en 1874. Leur père, qui les a déjà emmenés à Paris quand ils étaient petits, a gagné pas mal d’argent dans une entreprise de tramways; il meurt prématurément en 1891. C’est Michael, l’aîné des enfants, qui va s’occuper des biens familiaux et permettre à la fratrie de vivre de ses rentes. Les Stein ne sont pas riches, seulement aisés. Le marchand Ambroise Vollard, qui leur vendra quelques-unes de leurs premières toiles (deux Cézanne, deux Gauguin, deux Renoir et un Maurice Denis), observe qu’ils ne peuvent pas acheter sans compter. Mais ils ont l’œil, d’abord celui de Leo.

Ce dernier s’installe à Paris en 1903. Il est rejoint peu après par Gertrude, qui habitera avec lui pendant une dizaine d’années rue de Fleurus. Michael vient à Paris avec Sarah en 1904: ils vivent pas loin, rue Madame. Leo est peintre et historien d’art. Il est passionné par la Renaissance italienne et ira vivre en Italie après l’épisode parisien. Gertrude sera célèbre. Au début du siècle, elle travaille sur une somme consacrée aux Américains. Elle deviendra poète. C’est ce qu’on appelle un caractère. Elle rencontre Alice Toklas, qui la rejoindra rue de Fleurus et dont la présence finira par pousser Leo dehors. Mais c’est ce dernier qui introduit l’art dans la famille et constitue avec sa sœur une collection que les curieux viennent voir en si grand nombre qu’il faudra organiser chaque samedi un «salon» ouvert où Leo discourt sur la peinture. Michael et Sarah se lient avec Matisse dont ils accompagnent l’œuvre. Leo et Gertrude se lient avec Picasso. Qui entreprend le portrait de cette dernière en 1905-1906, en partie inspiré par Femme de l’artiste dans un fauteuil de Cézanne, une toile qui appartient au Stein.

Si Matisse a déjà accompli sa révolution, Picasso est encore un virtuose sage. En 1906, il se transforme. Le portrait de Gertude n’y est pas pour rien. Il peine, il n’arrive pas à saisir le visage. Il finira par composer une construction simple, courbe d’un fauteuil, corps massif du modèle légèrement penché en avant, mains puissantes. Il peindra le visage de mémoire. Pendant les poses, il discute. Il s’intéresse à cette femme venue d’Amérique, à sa culture, il s’ouvre à sa curiosité. Le portrait terminé, certains lui reprochent son manque de ressemblance. «Elle finira par lui ressembler», répond Picasso. Gertrude garde ce tableau jusqu’en 1943: elle devra le vendre pendant la guerre alors qu’elle est réfugiée dans le Bugey. Pour Picasso, c’est un déclencheur. Il s’arrache à sa propre habileté. Sa peinture ne ressemble désormais à aucune autre. Bientôt, il se ­lancera dans Les Demoiselles ­d’Avignon, une mise en pièces de l’académisme. Et dans le cubisme, avec le soutien de Gertrude.

Puis Leo et Gertrude s’éloignent l’un de l’autre. Le premier revient à un art plus conforme à sa tempérance, à Renoir en particulier. Michael et Sarah continuent l’aventure avec Matisse - ils devront se séparer d’une partie de leurs trésors à cause de la ­Première Guerre mondiale et, plus tard, ils commanderont une villa à Le Corbusier. Après la conflagration, Gertrude sera l’égérie des cercles artistiques parisiens et réunira autour d’elle de jeunes écrivains américains, dont Fitzgerald et ­Hemingway.

Les Stein collectionnaient de l’art contemporain, celui de leur temps, déconcertant, décrié, souvent détesté. Avec quelques autres, les Russes Chtchoukine ou Morozov, ils ont permis aux peintres d’accomplir leur révolution en achetant leurs tableaux. Sans doute ont-ils fait plus, grâce à l’amitié, aux conversations, aux encouragements, et parfois aux disputes. La brillante évocation du rôle joué par les Stein il y a un siècle, après d’autres expositions consacrées depuis quelques années aux collectionneurs, ressemble à une reconnaissance, voire à une réhabilitation. Elle montre que les artistes ne sont pas seuls à faire les œuvres. C’est bien dans l’esprit du temps puisque les acheteurs d’art d’aujourd’hui sont sous le feu des critiques à cause de leurs choix et des prix effarants atteints sur le marché.

Matisse, Cézanne, Picasso... L’aventure des Stein. Galeries nationales du Grand Palais, entrée Champs-Elysées, 75008 Paris. Infos et réservations: www.rmngp.fr Ouvert tous les jours, du vendredi au lundi de 9 h à 22 h, mardi de 9 h à 14 h, mercredi de 10 h à 22 h, jeudi de 10 h à 20 h. Jusqu’au 16 janvier.

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Gertrude Stein

«Autobiographie d’Alice Toklas»(Gallimard, coll. L’Imaginaire, p. 261)

«Si vous êtes en avance sur votre temps pour les choses de l’esprit,il est naturel que vous soyez vieux jeuet de tout repos dans votre vie quotidienne»