Un univers qui convint à merveille à Théophile-Alexandre Steinlen, c'est naturellement celui des chats, dont il fit sa griffe, sa signature. Qu'on le veuille ou non, les représentations de félins, héros d'histoires sans paroles adressées autant aux adultes qu'aux enfants, modèles de gravures et dessins, et de compositions plus ambitieuses au pastel ou à l'huile, se révèlent les plus réussies des œuvres de l'artiste vaudois, naturalisé français en 1901. A l'âge de 22 ans, en 1881, le jeune autodidacte se rendit à Paris pour y faire carrière. Une carrière inaugurée dans le cabaret Le Chat noir, cabaret, mais aussi journal auquel Steinlen donna de nombreuses illustrations.

Très riche avec 280œuvres environ, l'exposition a choisi «le parti pris d'être généreux», comme l'explique Catherine Lepdor, co-commissaire avec l'historien de l'art Philippe Kaenel. Celui-ci signe le catalogue, qui est aussi et surtout une nouvelle monographie de l'artiste. Les principales collections ayant hérité de la production abondante de Steinlen ont été réunies, ce qui a permis d'associer des pièces connues, et d'autres qui gagnent à l'être. Soit les collections du Louvre et du Musée d'Orsay, celle du Petit Palais de Genève, les archives laissées par la nièce du peintre et un fonds récemment acquis par le Musée cantonal des beaux-arts, le fonds Jacques Christophe. Manière pour l'institution lausannoise d'affirmer sa vocation régionale (via Paris) et populaire.

L'enfilade des salles thématiques et chronologiques, les thèmes se suivant au fil de la vie de l'artiste, offre une vue détaillée des sources d'inspiration. Dans la grande salle centrale, une rue de la Belle Epoque a été reconstituée, très simplement, au moyen de lampadaires allumés et de parois couvertes des principales affiches lithographiées signées Steinlen: le Lait pur de la Vingeanne stérilisé (1894), qui met en scène sa fille Colette, ou le coq de Cocorico (1899), dressé sur ses ergots. Le parcours mène logiquement du plus clair, la jeunesse, le goût pour l'enfance et ses jeux, pour la femme également, et un regard sur le paysage, au plus sombre: la guerre de 14-18, point d'orgue de cette manifestation.

Au passage, on aura côtoyé un échantillonnage des diverses techniques utilisées, techniques de la gravure, via des tirages de qualité, techniques picturales et même sculpture, pour de petites pièces expressives, qui rappellent la sculpture de Degas. Au fil de la visite, en effet, les noms de différents artistes se présentent à l'esprit, dont Steinlen a frôlé le style, rappelé les choix esthétiques, les cadrages et le chromatisme, sans atteindre, lui qui était autodidacte, à une réelle pureté ou force d'expression, dans le domaine de la peinture. Ainsi de Degas donc, pour les scènes de femmes à leur toilette, de Bonnard, parmi les Nabis, pour les séquences de rue avec petits chiens, enfants ou midinettes, de Matisse ou Gauguin pour les toiles orientalistes rendant hommage au modèle Masséida, jeune Africaine devenue la compagne des dernières années, de Toulouse-Lautrec, Rodin ou Daumier.

Les seuls travaux, on l'a vu, qui n'appellent pas la comparaison, avec qui que ce soit, ce sont les portraits de chats, et des scènes de rue, et puis certains dessins engagés, virulents, qui attestent la sensibilité socialiste de Steinlen, son admiration secrète pour les vagabonds des grands chemins, son intérêt et son apitoiement envers les pauvres. La dernière salle consacrée à la guerre illustre les souffrances des civils, le désarroi des soldats (Troupe en marche la nuit, eau-forte et aquatinte de 1917), le ras-le-bol général (Guerre à la guerre, dessin), au cours de ce conflit qui causa près de dix millions de morts. A l'instar de Vallotton, Théophile-Alexandre Steinlen a vécu la guerre en témoin, agissant en faveur de la justice et de la paix à travers ses dessins et ses gravures. Au milieu de ses nièces, fille et compagne, l'artiste vivra quelques années heureuses, avant de trouver la mort à son tour, en 1923.

Steinlen, l'œil de la rue. Musée cantonal des beaux-arts (Palais de Rumine, pl. de la Riponne 6, Lausanne, tél. 021/316 34 45). Ma-me 11-18h, je 11-20h, ve-di 11-17h. Jusqu'au 25 janvier.