S’il ne devait en rester qu’un seul, ce serait Steinway. Depuis près d’un demi-siècle, le ­fabricant de pianos dont la légende est née à New York en 1853 fait la quasi-unanimité des pianistes de concert. «Plus de 90% des pianistes demandent à jouer des Steinway, dit Steve Roger, de l’agence Caecilia à Genève. Il y en a même qui poussent jusqu’à demander le numéro de série!» Que ce soient Martha Argerich, Murray Perahia, Lang Lang ou Michel Legrand, ces vedettes sont les champions d’instruments dont le son s’est imposé comme un standard imparable.

«Depuis que je joue du piano en concert, Steinway est la marque par excellence», explique ­Nelson Goerner. «Objectivement, dans les pianos modernes actuels, ce sont les plus beaux», déclare à son tour Frank Braley, tout en pointant du doigt une certaine uniformisation du son. «Yamaha et Bösendorfer font de très bons pianos, dit le pianiste et producteur de radio Philippe Cassard, mais je suis toujours un peu frustré, parce que les Steinway ap­portent un éclat, une satisfaction sonore, une cohérence et une ­homogénéité dans les registres que l’on ne trouve pas à ce point chez les autres marques.»

Certains facteurs trinquent

Face à cette suprématie, certaines maisons historiques, comme Pleyel (malgré plusieurs tentatives de sursaut), se voient obligées de mettre la clé sous le paillasson (lire LT du 15.11.2013). «Quand on pense que c’étaient les pianos préférés de Chopin! C’est un morceau d’histoire qui s’en va», se désole Nelson Goerner. Et d’évoquer le son de ces anciens Pleyel, qui a «quelque chose de très transparent, de très lumineux; les textures qu’on y travaille peuvent être très belles. Il m’est arrivé aussi de jouer des Pleyel du début du XXe siècle. C’est merveilleux!»

Aujourd’hui, ce sont les pianos industriels qui dominent le marché. L’uniformisation a tué le talent des facteurs de pianos, dont quelques-uns à peine fabriquent leurs propres modèles (parfois excellents) ou se spécialisent dans la copie d’anciens (une sous-catégorie). La concurrence asiatique est imbattable en termes de productivité: près de 70 000 pianos par an chez Kawai (fondé en 1927), près de 200 000 chez Yamaha!

Yamaha a d’ailleurs pris pour modèle Steinway, sans pourtant parvenir à imiter la voix de son maître. «Comme pour les appareils photo, les Japonais ont cherché à copier Steinway», explique Francis Morin, facteur de pianos installé à Corsier-sur-Vevey et formé à la Steinway Academy. «Vous prenez le C6 de Yamaha: c’est le même piano que le modèle B de chez Steinway, mais il ne sonne pas pareil!» «Yamaha ne cesse de rattraper Steinway, constate de son côté Frank Braley. Ils ont des ingénieurs et des ­accordeurs très qualifiés. Les meilleures mécaniques que j’ai jamais jouées sont celles de Yamaha: elles répondent au milligramme près! Et pourtant, ce sont des pianos moins colorés, moins riches, moins profonds que les Steinway.»

Comment expliquer ce succès? Fallait-il que le fondateur de Steinway, Heinrich Engelhard Steinweg (1797-1871), passe des heures dans sa cuisine à Seesen, dans le massif du Harz, en Allemagne, pour réaliser le premier ­prototype en 1836 (surnommé «piano de cuisine»!) et enchaîner plusieurs innovations qui allaient être déterminantes par la suite? Parmi les innovations de cet ancêtre No 1, Steinway cite «la fabri­cation du chevalet de table d’harmonie en un seul morceau»…

1853: la naissance de Steinway

Encore fallait-il être habile de ses mains, avoir du flair, être un businessman, oser traverser l’Atlantique, comme le firent «Herr Steinweg» et sa famille en 1850 (suite à la révolution de 1848 en Allemagne), pour fonder une société à New York, en 1853. Cette conquête de l’Amérique fut salutaire à Steinweg, qui fit transformer son nom en «Steinway». Avec ses fils et ses ingénieurs, au fil de plusieurs générations, la firme s’imposa sur le marché, à l’époque où de nombreux ménages new-yorkais acquéraient des pianos (le plus souvent des «pianos carrés»).

Dans les années 1860, Steinway ouvrit une nouvelle usine à l’angle de Park Avenue et de la 53e rue. Avec 350 ouvriers, la production passe de 500 à 1800 pianos par an. En 1866, le premier «Steinway Hall» (comprenant plus de 2000 places assises) voit le jour. L’idée – un coup de génie marketing! – est d’organiser des concerts afin de mettre en valeur les pianos de la firme, joués par des vedettes comme Anton Rubinstein (avec le New York Philharmonic Orchestra en résidence). En 1880, les fils C.F. Theodore et William Stein­way ouvrent une usine à Hambourg. Bien vite, Steinway se singularisa par ses innovations (plus de 125 brevets!), remporta des prix et commença – outre les particuliers – à conquérir le marché des salles de concerts.

«C’est dans les années 1870 que sortent les premiers Steinway avec un cadre en fonte», explique Pierre Goy, professeur à la HEM de Genève et à l’HEMU de Lausanne. «Leur force principale, c’est dans le côté «projection du son», notamment les aigus. Ces pianos de 1875 vont évoluer vers toujours plus de puissance et d’éclat, avec des aigus extraordinaires, jusqu’aux pianos des vingt-cinq dernières années.»

Conquérir la salle de concerts

Aujourd’hui, on ne s’étonne pas d’assister à un récital avec 1800 personnes dans la salle. Mais au XVIIIe siècle et au début du XIXe, un concert se faisait en petit comité. «A l’époque de Mozart, on privilégiait plus la qualité du son que la puissance», explique Francis Morin. Or Steinway va rebondir sur l’avènement des virtuoses et l’agrandissement des salles au XIXe siècle – aux Etats-Unis en particulier – pour développer des instruments particulièrement ­aptes à ce genre d’environnement, toujours plus sonores.

Parmi les modèles qui ne vont pas tarder à s’imposer, le «B» de chez Steinway est demeuré un classique à ce jour. Un piano d’une longueur de 2,11 mètres, conçu dans les années 1870. «Ce modèle B est la perfection absolue au niveau des rapports sonores, poursuit Francis Morin. Pour l’époque, c’était extraordinaire. Et ça a très peu évolué depuis. Il y a eu quelques améliorations, mais les mesures sont plus ou moins toujours les mêmes.» Surfant sur sa légende, le Steinway B est vendu comme «the perfect piano»…

Dans les salles de concerts, c’est le modèle D qui s’est imposé, de 2,74 mètres. «Ce sont des pianos qui ont une puissance, une ampleur dynamique plus grandes que d’autres marques que l’on pourrait citer, dit Nelson Goerner. Avec le souci de faire sonner l’instrument dans une salle moderne, Steinway a réussi – en plus des possibilités inouïes de variation de toucher.» Un standard qui s’est «imposé de lui-même», note Francis Morin. «Après la Seconde Guerre, Steinway a pris le dessus: on a commencé à voir des Steinway dans toutes les salles.» La fiabilité de ces instruments, leur «régularité de fabrication» ont contribué à asseoir cette suprématie.

Un idéal sonore qui s’impose

Mais il y a aussi un élément purement pragmatique. A l’exception de quelques figures, la plupart des pianistes ne transportent pas leur instrument en tournée. «Un pianiste doit non seulement composer avec une nouvelle salle, mais il doit jouer sur un piano qu’il ne connaît pas, explique Francis Morin. Il veut donc retrouver le son qu’il a en tête. Il se dit: «Je prends Steinway parce que je sais ce que je vais avoir comme son avec ça.» Une sorte d’idéal, propagé – à renfort de marketing – par des «artistes Steinway», comme Vladimir Horowitz et Rachmaninov. «Certes, il y a le côté standardisé, ça sent un peu l’usine, relève Frank Braley, mais avec Steinway, on sait qu’on n’aura pas de mauvaises surprises, que ce sera très bien.»

Or, cette uniformisation – liée aussi à l’inflation sonore dans les salles de concerts – a ses revers. On y perd toute une gamme de couleurs et de timbres qui font la spécificité des pianos du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Pierre Goy, qui collectionne lui-même des pianos d’époque, est intaris­sable sur leurs spécificités: «demi-teintes», «fondus» ou «évaporations harmoniques». Or, la tendance avec les nouveaux Steinway depuis vingt ans, «c’est d’aller vers un son toujours plus brillant, toujours plus clinquant et toujours moins malléable. Qu’on ait un jeu percussif ou pas, le piano sonne bien. Mais on perd tout un tas de couleurs.»

Tout est dans le réglage

Les Steinway ont-ils tous la même sonorité? Bien sûr que non. Il y a l’instrument lui-même, qui varie d’une pièce à l’autre. Et puis le pianiste a sa propre morpho­logie, qui suppose une technique particulière. D’où le facteur clé qu’est le réglage, «plus important que l’accordage», insiste Francis Morin. Ce Français en sait quelque chose pour avoir accompagné le grand Krystian Zimerman en tournée dans toute l’Europe il y a vingt ans – avec le même Steinway! «C’était passionnant de voir les changements: on avait l’impression que c’était un autre piano, parce que la salle changeait. Je me rappelle avoir passé des nuits entières pour préparer le piano pour le concert suivant.» Alfred Brendel lui-même était particulièrement exigeant pour les réglages. Francis Morin, qui a préparé ses pianos pour les concerts qu’il donnait au Théâtre de Vevey, se souvient que le pianiste autrichien venait le matin à 10 h tapantes pour essayer le Steinway dans la salle. «Il travaillait deux heures ou deux heures et demie, puis il me laissait des tas d’indications avec des craies sur les touches, telle note plus claire, moins claire, plus enfoncée, etc.» Au fil des années, Francis Morin avait carrément conçu une «mécanique Brendel» toute prête, qu’il pouvait façonner dans un second temps. «Un réglage peut très bien convenir à un pianiste, mais l’autre qui arrivera derrière vous dira «Ça ne me va pas», et il faudra recommencer tout le réglage!»

Avec près de «1600 artistes Steinway» à ce jour, 1200 pianos construits par an à Hambourg et environ le même nombre à New York, Steinway est sûr de régner encore longtemps. Mais la nostalgie gagne des pianistes comme Nelson Goerner et Frank Braley. Pour eux, les pianos de l’entre-deux-guerres, Steinway, Pleyel ou Bechstein – des instruments qui ont «vécu» – restent la quintessence du piano. «Ils étaient beaucoup plus typés, dit Frank Braley. On avait un vrai médium chantant, des aigus lumineux, un grave, avec des registres! Aujourd’hui, on lisse le passage d’un registre à l’autre et on a des pianos homogènes de la première à la dernière note.» Une perfection qui se paie au prix d’instruments à la voix plus subjective. Plus fragile aussi.

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