Stephan Eicher, le chemin de soi

Le chanteur suisse prépare une création pour le Montreux Jazz Festival, comme il l’avait fait en 1997.

Visite dans des répétitions où 100 musiciens s’attellent à une manière d’autobiographie d’un destin hors norme

La pluie. Petit crachin médiéval, sur les grilles du château de Bavois. Dans la cour retentissent déjà des cuivres bandés, une antienne connue, un hymne aquatique: «Smoke on the Water», Deep Purple, c’est une fanfare qui joue le riff imparable où Claude Nobs est décrit en lutin funky. Roger Guntern attend déjà dans l’encadrement de la porte de bois massif. Il a les cheveux laqués, une veste de coton dru, on dirait le châtelain. «Bonjour, Stephan vous attend.» Roger, depuis plusieurs années, s’occupe de tout pour Eicher. Il est un agent heureux. Dans le grand salon où un téléviseur minuscule (qui ne fonctionne pas) tranche avec le luxe calme des lieux, il travaille sur son ordinateur à l’agenda de ce projet immense. Prendre le Montreux Jazz, avec 100 musiciens, pour une nuit vouée aux anges bachiques.

Eicher débarque enfin. Les canapés sont profonds. La nervosité palpable. Depuis plus de vingt ans qu’il a inscrit son nom au panthéon fragile des musiciens suisses qui s’exportent, le Bernois basé en Camargue joue à se faire peur. Après le triomphe de l’album Carcassonne, en 1993, il aurait pu rester ce musicien d’une pop ambitieuse mais carrée dont les refrains, feulés dans un français roulé, animaient la chanson hexagonale. Il a choisi de se faire la malle. Littéralement. Des voyages interminables. L’esprit nomade qui ressurgissait à tout instant. Et, de cette échappée belle, il avait extrait en 1997 un spectacle offert au Montreux Jazz Festival. Une grande parade où des musiciens maliens excitaient des cors des Alpes. Tout risquer, pour ne pas s’ankyloser.

Alors, quand le même festival lui a encore proposé une carte blanche, cette année, il n’a pas hésité. Il s’est posé deux questions seulement. Comment cette création peut-elle répondre aux qualités et aux lacunes de la première? Que dire de la Suisse en 2014? Stephan Eicher s’est souvenu des vignobles, il s’est souvenu de la vue sur le Léman et il a pris au pied de la lettre le titre de carte postale que l’affiche lui avait infligé: «From Montreux with Love». Un tableau de Hodler comme toile de fond. Le public – théoriquement alcoolisé – en hommage aux vignes de Lavaux. Les musiciens qui jouent sur l’air, le ciel, la montagne: les éléments. Des chanteurs amateurs qui croisent des professionnels. La démesure poétique en un dérèglement, maîtrisé, des sens.

Stephan Eicher, dont la timidité peut parfois être cassante, a l’anxiété rieuse cet après-midi de répétition. Il donne des blagues. Sur ce pays qu’il n’a jamais quitté vraiment. Sur cette nuit opératique qui pourrait finir en carambolage généralisé. Des chœurs, des fanfares, beaucoup de monde, plus d’une vingtaine de titres au programme, tous revisités; même ses chants les plus célèbres qui sont parfois méconnaissables. Dans la salle d’armes, devant une tapisserie plus vieille que l’âge cumulé des dizaines de musiciens présents, ils se préparent avec soin. Des souffleurs de la Suisse centrale, des cantons premiers. Eicher se marre: «J’espère qu’ils ne vont pas s’entre-tuer. Certains de leurs ancêtres ont laissé passer Napoléon. D’autres, non!»

Sur les murs profonds, des pistolets anciens, des hallebardes, des épées. De quoi livrer une bataille, en cas de désaccord. Stephan Eicher est un maître en diplomatie. Il jongle entre les langues, traduit en anglais pour certains techniciens, en français pour son groupe, en suisse-allemand pour les invités. Babel au château. Le lieu a été prêté par un ami. C’est une ancienne tradition pour Eicher de délocaliser les préparatifs de ses projets, trouver des espaces communs où les artistes doivent retrouver leurs marques, l’ambiance d’une colonie au service du son. En 1991 déjà, son plus-que-frère, le producteur Martin Hess, avait dégotté une salle décatie au cœur d’Engelberg, sur les hauteurs obwaldiennes. L’esprit du disque était né de cette incongruité: enregistrer de la pop, très loin des studios, là où les vallées ont l’écho du yodel.

Rompre avec les habitudes, les pistes défrichées. Eicher a mis des instruments inconnus entre les mains de son groupe, pour qu’ils ne puissent jouer aux savants. Même sur des chansons qu’ils n’ont que trop jouées. La fanfare rutile sur «Smoke on the Water». Le thème montreusien par excellence. A chaque instant, la répétition pourrait tourner en vacarme. Eicher pose son doigt sur la bouche. Professeur aux moustaches tziganes. Les musiciens savent, à cet instant, qu’ils doivent lever la main pour avoir le droit de parler. L’autorité d’Eicher est indiscutable. Il pense à tout. Aux lumières. A la scène qu’il faudra conquérir. Aux changements de plateau. Il veille à ne rien oublier: «Qui s’occupera des chaises à Montreux? On manque toujours de chaises. Qui rédige un script du concert? Vous, le journaliste, on vous garde si vous prenez note!»

La sensation que quelque chose de grand est en train de se bâtir. Pièce après pièce. Couac après couac. «J’aimerais quelque chose de montagnard.» Un souffleur saisit un cor. De l’espace entre les respirations. «C’est ça, mais en plus grand.» Sur le morceau «Du», la fanfare scrute les partitions. Les trombones huileux, auxquels se joignent des trompettes hirsutes: une ouverture à Bayreuth. Les plus insensibles ont des frissons. Stephan Eicher s’assied au piano. Sa voix a des ridules imperceptibles. On ne sait bien si elle vient d’Amérique, d’Europe orientale, ou tout simplement d’un petit pays qui se cherche un espace au cœur du continent. La voix d’Eicher, quand elle est nue de tout effet, raconte les paysages parcourus, la cinquantaine euphorique, une vie que rien n’assied. Il n’est pas le chanteur pour midinettes parfois décrit. Mais un griot blanc.

«Voilà, il est peut-être temps de partir.» Roger Guntern aimerait que la bande se forme à l’abri des regards, que cette création soit une surprise pour tous. Il demande qu’on ne mentionne pas trop d’éléments de la liste des morceaux prévus. On peut seulement révéler qu’Eicher y passe par toutes les étapes de sa trajectoire. Comme si Montreux lui servait à cela: marquer le cap. On ne peut lui dire au revoir. Il est déjà à mille détails. Bientôt, la chorale les rejoindra. D’autres problèmes, d’autres possibles. Et on se dit, à ce moment précis, que la Suisse est un drôle de monde. Saturé de créateurs, en musique aussi, que le monde a adoptés mieux que nous-mêmes: Yello, The Young Gods ou Sophie Hunger aujourd’hui. Partout ailleurs, un type comme Eicher ne souffrirait que peu d’objections. Ici, il n’est pas toujours vu pour ce qu’il est: un funambule.

Dans la cour du château, tandis que cet été pourrissant s’éternise, on entend encore l’ultime question qui jaillit de ce banquet de chevaliers en baskets. «Combien de temps?» Le compte à rebours a commencé. On parie sur le fait que le concert de Stephan Eicher, à sa manière dégingandée, fera date dans cette édition du Montreux Jazz Festival.

Stephan Eicher, «From Montreux with Love», samedi 12 juillet, 20h, Montreux Jazz Festival. www.montreuxjazz.com

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Stephan Eicher

«Qui s’occupera des chaises à Montreux? On manque toujours de chaises. Qui rédige un script du concert? ous, le journaliste, on vous garde si vous prenez note»