La Louisiane balkanique de Stephan Eicher, pimentée d’une touche Mittelschweiz. Il est quelle heure ? Une poignée de minutes avant minuit, samedi. La fanfare a fendu la foule, elle a escaladé le balcon de l’Auditorium Stravinski, toute l’équipée s’est enfilée dans le grand escalier en colimaçon qui conduit à l’averse généralisée sur le parvis du Montreux Jazz Festival.

Eicher en tête, il a l’air plus gitan que jamais, accoutré de sa meute de cuivres et de son petit gilet noir, ils tournent ensemble autour du palais. Ils jouent comme à La Nouvelle-Orléans, « Hemmige », qui devrait être sacré - si un parlementaire nous lit à l’instant - hymne national. Ils jouent pour les porteurs, pour les techniciens, pour les badauds qui se faufilent entre les gouttes. Et ils se coincent dans le monte-charge pour perpétuer la sarabande.

Fin de concert, comme on ne l’espérait même pas. Stephan Eicher avait pourtant averti qu’il allait être punk, ce soir-là. On ignorait que punk, pour lui, sert à qualifier toute communion qui dépasse les bornes. Un début de concert en noir et blanc, éclairé avec de gros projecteurs de cinéma, on dirait le Studio Harcourt. Son groupe, trombone, violon, autour de microphones posés comme dans un salon. C’est la complainte au coin du feu, façon millénaire nouveau.

Tout est beau. Cette voix, miaulée, les blagues qu’il distille dans une langue à lui, ces chansons qui finissent toujours par tourner en banquet. Puis le groupe s’électrise, après « Confettis ». Rien n’a l’air plus simple que cette science pop, faite de séduction, de risque mesuré, d’écoute, beaucoup d’écoute. Après « Rivière », après avoir démonté « Papa was a Rolling Stone », Eicher explique l’idée de cette création. Il est pétri d’angoisse. Il n’en montre rien.

L’oratorio de Montreux, une chorale vêtue de noir, et cette fanfare immense qui frise le big band. Ils font le ciel, l’eau, la montagne, pour reprendre le tableau de Hodler qui a inspiré cette fresque. Des esprits étriqués, rares, se plaignent que l’affaire tourne en fête à la saucisse, que les voix dérapent légèrement. Stephan Eicher aurait pu se payer le meilleur chœur possible, des mercenaires de la note juste. Son spectacle y aurait gagné en propreté ce qu’il aurait perdu en hospitalité.

La machinerie s’embraie. Plus de cent musiciens convoqués pour enchanter Montreux. La version de « Cendrillon » est sublime. Avec ce qu’il faut de rugosité pour tourner un concert attendu en histoire à raconter.