Musique

Stephan Eicher: «J’aimerais un concert où l’on doive tendre l’oreille»

L’artiste suisse réunit ce samedi quelque 100 musiciens, amateurs et professionnels mêlés, pour un concert qu’il espère intime et festif sur la scène de l’Auditorium Stravinski. Il raconte cette entreprise démesurée qui le terrifie, dit-il

«J’ai appris à disparaître. Je ne me cache même plus. Je disparais»

Que raconter sur la Suisse d’aujourd’hui? L’artiste a cherché les musiques qui seraient les textures d’un pays, le sien, dont la beauté continue de le sidérer

Samedi Culturel: Le Montreux Jazz Festival vous avait déjà offert une carte blanche en 1997. C’était un projet démesuré, là aussi…

Stephan Eicher: J’avais été mangé par les événements! J’avais invité Ali Farka Touré, Moondog, Manu Katché, des Maliens, des Nigériens. J’ai revu les images du concert. J’avais l’impression d’être un jeune homme surpris par toutes ces odeurs, ces sensations. Il y avait des longueurs. Le rôle d’un artiste aujourd’hui, à mon sens, ce n’est plus d’épater les gens. C’est d’encadrer les choses. Proposer à un public de regarder à travers une fenêtre le monde tel qu’on le voit. Je ne souhaite pas réaliser un spectacle digne de Las Vegas, saturé d’éléphants qui jonglent avec des bébés chats. Je veux contrôler davantage l’histoire qui est contée.

Quelle est cette histoire?

Chaque fois que je prends le train depuis la Camargue pour aller en Suisse alémanique, je passe par Lavaux. Je suis sidéré par cette beauté. Il n’y a pas de lac comme ça et, croyez-moi, j’ai voyagé. Je m’inspire pour ce projet d’un tableau de Hodler. Quatre chapitres: le ciel, la vigne, la montagne et l’eau. J’ai pensé à ces grandes fêtes cosmogoniques qu’un homme ne connaît qu’une ou deux fois dans une vie: comme le Sigui des Dogons au Mali qui a lieu tous les 60 ans ou même la Fête des vignerons. J’ai décidé d’inviter une fanfare de la Suisse centrale et aussi une chorale montreusienne. En tout, 100 musiciens. Rien que de prononcer ce chiffre, ça me terrifie!

Etrangement, il n’y a plus de musique africaine dans cette création…

Vous n’avez pas appris qu’il y a eu un vote en Suisse sur les étrangers? Un moment, en blague, avec mes musiciens, on s’est imaginé commencer le spectacle avec des joueurs de djembé que la sécurité aurait refoulés à leur entrée sur scène. Puis des musiciens tziganes auxquels j’aurais expliqué que, désolé, les temps ont changé depuis 1997. Je plaisante, mais hier nous mangions tous ensemble une fondue. Il faisait tellement froid, je me suis dit que la fondue était tout à fait adaptée. Il est paradoxal, ce peuple. Nous avons un plat national qui est celui de la communion par excellence: les riches, les pauvres, nous mangeons tous dans le même caquelon. Et pourtant, quand il s’agit de voter, on choisit souvent l’exclusion.

Depuis le début de votre parcours, vous avez toujours flirté avec les traditions suisses…

Non, je ne dirais pas ça. Mon père jouait de la musique traditionnelle suisse et ça ne m’intéressait pas. Quand j’ai commencé à jouer à la Rote Fabrik, à Zurich, je me suis demandé ce qui pouvait choquer ces punks. Et j’ai commencé à chanter en suisse-allemand. Ils me jetaient des canettes sur la gueule. Je me suis dit qu’il devait y avoir quelque chose à cultiver si ça provoquait les anarchistes! Je suis un des rares suisses qui ont choisi de vivre en France pour payer plus d’impôts. Alors, quand je retourne dans mon pays, je suis plus attentif à ce qui fait la magie suisse. Comme par exemple ces musiciens amateurs qui sont chevillés à leur patrimoine.

Mêler des amateurs à un groupe chevronné, c’est un défi, non?

Ah voilà, vous m’angoissez à nouveau! Vous savez, avec mon groupe, on a déjà donné une centaine de concerts. Nous avons réussi à développer un langage, des automatismes. On se sent comme des sportifs, avec nos routines. C’est le moment parfait pour casser tout cela. J’ai commencé par tout chambouler dans les instruments. Le violoniste joue de la trompette. Le bassiste de la guitare, le tromboniste du piano. J’ai du mal à me contenter des territoires connus. Avec les musiciens amateurs, il faut beaucoup de patience. Et mon groupe en a très peu. Il faut qu’on s’écoute. Et ça, j’aime. J’ai essayé hier de réunir ces deux univers et je n’y suis pas parvenu. Mais il nous reste quelques répétitions… Il existe des concerts où l’on est écrasé par la virtuosité. J’aimerais un concert où l’on doive tendre l’oreille.

C’est étonnant cette façon que vous avez de toujours contrarier les attentes…

Je me souviens, avec mon producteur Martin Hess, quand nous avons été numéro un dans les hit-parades, ça nous a angoissés. Je reste un voleur de poules! Le petit-fils d’un Jenisch! Quand j’ai connu mon grand succès, je vivais dans un 3 pièces. Ensuite, j’ai essayé de m’adapter, de m’installer à l’Hôtel Raphaël à Paris. Mais ça ne me convenait pas. J’avais l’impression de ne pas appartenir à ce monde. J’ai appris à disparaître. Je ne me cache même plus. Je disparais. Je ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Je vis avec mes disques, Joni Mitchell, J. J. Cale, Goran Bregovic. Pour sortir, il me faut de sérieuses raisons.

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