«J’attends à la rivière/Je surveille le chemin», chantait-il il y a longtemps, et cette rivière aurait pu être la Veveyse, car Stephan Eicher a été pressenti pour signer la musique de la Fête des Vignerons. Il a approché la Confrérie, dit le plaisir qu’il aurait à mettre des notes sur l’immensité du décor lacustre, à «faire partie d’un rêve plus grand» que lui. Il a composé «une espèce d’ouverture» avec des cordes allant fortissimo derrière les bateaux qui cornent en ré et en la, rencontré l’Abbé-Président, dîné avec Daniele Finzi Pasca à Montréal.

Et puis plus rien, jusqu’à ce qu’il apprenne par voie de presse que l'équipe des créateurs est complète. Il en conçoit un peu d’amertume. Se console en évoquant une dimension politique sous-estimée: un Bernois peut-il participer à une célébration vaudoise de cette envergure? Enfin, il n’aurait jamais accepté que la musique ne soit pas jouée en direct: «Je voulais la beauté du geste live. A qualité sonore contre qualité émotionnelle, je choisis la seconde. Je me serais peut-être brûlé les ailes à Vevey, alors tant mieux»…

Avec des synthétiseurs ou des guitares électriques, avec des automates à musique ou des cuivres pétaradants, la scène constitue le biotope de la musique, le lieu où Stephan Eicher ouvre ses ailes. «Le disque, c’est une petite case un peu bizarre. L’industrie a fixé quelque chose qu’on ne peut pas fixer. Van Gogh ne fait pas tous les soirs la même peinture.» Une chanson ne cesse de renaître sous de nouvelles formes. «C’est violent de monter sur scène, d’aller dans cette lumière, mais on sent de l’amour. C’est le public qui m’a fait, pas l’industrie du disque.» Il a ressenti cette chaleur humaine à Paléo lorsqu’il a sauvé une soirée en improvisant sur le coup de minuit un concert avec un DJ, une chorale, une fanfare et Robert Charlebois. «Il pleut, il est tard, les spectateurs attendent Shaka Ponk et voilà papi Eicher qui revient. Et ils ont la banane tandis qu’on fait nos conneries…»

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Ce peu d’amour

A défaut d’avoir fait valser les vignerons, Stephan Eicher est de retour sur phonogramme avec Homeless Songs, une collection de chansons brèves, délicates comme des porcelaines, douces comme des soirs de printemps, fragiles comme des ailes de papillon. Le disque s’ouvre avec Si tu veux (que je chante), une déclaration de désamour, un constat d’impuissance créatrice: «Les paroles ne viennent pas/La musique n’est plus là/Comme sec est mon cœur/Comme secs sont mes bras». Cette chanson est dédiée au président de sa maison de disques: «Je voulais lui faire passer ce message en cachette. Il ne l’a pas compris. Ce peu d’amour…»

Le baladin revient de loin. Son dernier disque, L’Envolée, date de 2012. Il a ensuite été muselé par Universal. La compagnie lui commande un disque pour 2015 par courrier recommandé. Puis baisse de 60% le budget alloué à l’enregistrement. «O.K., dans ces conditions, le disque de trente minutes n’en fera plus que onze», rétorque Stephan Eicher, qui écrit des chansons ultra-courtes, moins de trente secondes, susceptibles d’être downloadées gratuitement sur Apple Music. «Le public aurait pu l’écouter sans payer»…

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Ces jeux que le chanteur floué estimait «poétiques et farfelus» ont entraîné une réaction violente, «Scarface, quoi», et se terminent au tribunal. Frappé d’une interdiction de sortir des disques et de donner des interviews, il est juste autorisé à se produire sur scène. Il profite de cette seule liberté pour innover de façon audacieuse avec des automates, puis la fanfare balkanique de Traktorkestar. Au cours de cette longue crise, les décideurs n’ont jamais accepté de dénoncer le contrat. «Ils voulaient me garder. Je suis un trophée. Ils paient très cher pour t’accrocher au mur. Je suis un des derniers rhinocéros blancs»… Il observe navré les jeux du pouvoir et de l’argent: «Distillé en vapeur, le pognon s’appelle le pouvoir. Pour les hommes, c’est plus fort que la séduction ou le sexe.» La roue tourne. Les dirigeants d’Universal se sont entretués, ont tous été licenciés et le chanteur a recouvré sa liberté.

Mille vies

Eicher a eu mille vies. Enfant du punk rock, il a commencé en chantant la beauté des filles du Limmatquai accompagné par des machines. Prenant de la distance avec les rythmes binaires qui embrasent les clubs enfumés, il est monté sur l’Alpe retrouver le hackbrett de son enfance (Engelberg), a remonté le temps pour marier la guitare électrique et la vielle à roue de chien (Carcassonne), a emprunté nombre de chemins aventureux menant aux musiques du monde.

Aujourd’hui, il apprécie Feu! Chatterton ou Francis and the Lights et trouve l’inspiration auprès des grands songwriters «qui mettent les larmes aux yeux», comme Martin Gallop. Ce troubadour canadien a participé étroitement à Homeless Songs comme coproducteur, accompagnateur et compositeur occasionnel.

L’ambiance de ces chansons sans domicile est vespérale. Sur des paroles françaises de Philippe Djian et alémaniques de Martin Suter, le chanteur regarde la nuit descendre. Le piano domine, la guitare électrique est bannie («Mais elle reviendra», promet-il) au profit des cordes, violons, hautbois ou flûtes arrangés de façon très soignée, ainsi que des claviers électroniques, dont le préhistorique mellotron, pour des envolées là où kitsch et sublime s’étreignent. L’humeur est à la valse brune, à la sérénade, à l’élégie. Miossec et Axelle Red joignent leurs voix pour un crépuscule fitzgeraldien, La Fête est finie («Je lève mon brandy/à toi Gatsby […] Sans faire de feu/Sans faire de bruit/La fête est finie»). «A notre âge, la testostérone baisse, les larmes montent», rigole-t-il.

Deux chansons sonnent de façon plus carillonnante, l’insolent Monsieur – Je ne sais pas trop, adressé aux cadres de l’industrie discographique, et Prisonnière, un tendre madrigal mélancolique, «Oh, je me sens de vous prisonnière…» L’esprit tutélaire des Homeless Songs, c’est le papillon. Il volette dans Haiku – Papillons, une évocation du soir qui vient («Le soir venu, les courants d’air/Les papillons dans la maison») et tient la vedette dans Né un ver, une tranche d’opérette burlesque écrite par Dan Reeder, un autre songwriter qu’Eicher tient en très haute estime, qui s’interroge en anglais et en français sur la sidérante métamorphose de la chenille…

Combien de temps

A l’image de Broken, qui tient en quarante-deux secondes et cinq mots («Tout est… tout est brisé»), nombre des chansons orphelines n’atteignent pas les trois minutes réglementaires. Eicher se fait un malin plaisir à ne pas jouer le jeu. «Après une prise, les jeunes musiciens arrêtent, non pour discuter et boire un café comme autrefois avec Manu Katché et Pino Palladino, mais pour demander: «Combien de temps?» Réponse: trois minutes dix… Parfait! Single! C’est vraiment effrayant. Ce monde n’est pas pour moi.»

Dans Gang Nid Eso, Stephan Eicher chante en dialecte «La vie est si courte/Je suis déjà vieux». Il approche de la soixantaine et porte beau, moustache retroussée en crocs, chevelure rejetée en arrière. Il s’appuie sur une canne: dos cassé dans un accident de voiture, il souffre de la jambe gauche. La douleur lui «bouffe parfois le cerveau», mais il a renoncé aux calmants pour ne pas finir comme Prince ou Tom Petty. Sans regrets ni remords, il n’éprouve pas de nostalgie pour le jeune dieu qui déchaînait les pogos dans les années 1980. «Il était quelqu’un d’autre. J’ai une tendresse pour ce personnage, même s’il est d’une naïveté excessive. En dehors de la faiblesse du corps, je préfère ma vie actuelle. Tu fais ton âge, tu as une espèce de fierté de montrer ce que tu as vécu.»


Stephan Eicher. Homeless Songs. Polydor.