Stephan Eicher croise un chat. La rencontre semble logique. Tous les deux appartiennent à la gent féline, ils ont plusieurs vies, 1000 pour le premier, sept pour le second, et cultivent leurs mystères. Le chanteur a mis ses plus beaux souliers pour monter sur l’Alpe originelle et évoquer ses racines yéniches. «Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est là.» Cet héritage était occulté chez lui, mais les monceaux de violons à la cave l’intriguaient. C’est armé d’une guitare électrique qu’il a fait les nuits bleues à Zurich, puis Paris. Avec les années, le Noise Boy a mis une touche champêtre dans sa musique, intégré le hackbrett et l’accordéon, comme un retour du refoulé.

Stephan Eicher a un frère, Erich, avocat et musicien, qui se lève tous les matins à 6h pour jouer Bach et, au sein de l’orchestre AlpTon, cherche sur son accordéon les liens secrets du blues et de la musique traditionnelle suisse. A la bibliothèque, il consulte les archives pour dessiner les arbres généalogiques des Yéniches, les Eicher, les Moser, les Kolleger… Contrairement aux Roms, ce groupe estimé à 30 000 en Suisse n’est pas originaire d’Inde. Il a longtemps sillonné le pays en colporteurs, rétameurs ou musiciens, avant de se sédentariser au début du XXe siècle.

Grüezi wohl les voleurs

Yéniche Sounds va à la rencontre des garants de la tradition musicale, tel l’ancêtre Othmar Kümin, et de leurs héritiers, tel Patrick Waser, prodige de l’accordéon schwyzois, pour dessiner un émouvant panorama du folklore helvétique. Car aux éleveurs de vaches, les voleurs de poules ont légué leurs mélodies, leur mélancolie, et sans eux ça ne guincherait guère sur l’Alpe. Jouant à l’oreille, ils se sont souvent fait voler leurs compositions. Ainsi, «Grüezi wohl Frau Stirnima», gros succès de 1969, a jailli d’un violon yéniche.

Autre représentant du son yéniche, Christian Mehr se déchaîne sur le versant punk. Fils de l’écrivaine Mariella Mehr (L’Age de pierre), il a été une des dernières victimes du programme des «Enfants de la grand-route» de Pro Juventute, encouragé par la Confédération: entre 1926 et 1973, sur l’instigation du psychiatre Joseph Jörger qui avait diagnostiqué chez les Yéniches une «infériorité génétique», 600 enfants ont été enlevés à leur famille et placés. Brûlé sur tout le corps par sa mère d’accueil, Christian Mehr porte les stigmates des théories racistes du psychiatre de Coire.

Peut-être le film marque-t-il ses limites dans la difficulté que les réalisatrices ont à articuler une tradition musicale vivace et ces persécutions qui posent une ombre indélébile sur la Suisse. Hormis cette réserve, c’est à un voyage magnifique qu’invite Yéniche Sounds.


Yéniche Sounds (Unerhört Jenisch), de Karoline Arn et Martina Rieder (Suisse, 2017), 1h32.