Stéphane Barsacq s’attaque frontalement à l’intarissable question de l’amour qui nourrit le roman depuis toujours. Un jeune professeur d’histoire d’origine russe, Volodia (prénom qui sert de titre à une nouvelle de Tchekhov) ne veut pas se laisser emporter dans le tourbillon de la jouissance et de l’individualisme qui caractérise notre époque. Il rêve du «grand amour», tandis qu’il est en train d’écrire une thèse portant sur l’éducation des jeunes filles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Volodia se met en quête, n’hésitant pas à suivre une grande et belle brune à la sortie du métro avec un excès de zèle tel qu’il le conduit jusqu’au commissariat de police… La belle Sonia redoute le harcèlement et se plaint de ce soupirant avant de céder à son charme.

Microcosme parisien

Outre cette entrée en matière, bientôt truffée de scènes d’amour assez hardies, Barsacq décrit avec gourmandise et sans aménité, à travers le regard de son narrateur, un certain microcosme littéraire parisien. Pris par les malheurs de Volodia (le pauvre ne se délectera qu’un temps de l’apprentie pianiste Sonia avant de reprendre sa quête éperdue), le lecteur s’amuse aussi de quelques personnages pathétiquement prétentieux comme Aténor, le directeur de thèse de Volodia, spécialiste du perroquet à travers les âges. Sans excès de malice, on ne peut s’empêcher de reconnaître quelques célébrités de salons, comme Philippe Sollers, alias Hérode (!), qui nourrit «le projet métaphysique de détruire le Mal par le sexe», prêt à éditer la thèse de Volodia à condition que celui-ci veuille bien lui consacrer son ultime chapitre… «Je parlais amour, il répondait sexe»: Hérode sert de contrepoint à l’idéaliste tourtereau.

Parfum d’absolu

Autre contrepoint, son ami et confident Julien, journaliste dans une revue branchée, bien plus représentatif de son temps, pour qui le désir se résume à «bien sauter les filles». Il s’y mettra sans scrupule avec Sonia, infligeant à Volodia la double trahison de l’amour et de l’amitié. Le cocu s’en remettra lentement pour trouver chez une autre pianiste, célèbre celle-là, un parfum d’amour absolu. Sonia ne lésinait ni sur les caresses ni sur les phrases impudiques («Je ne fais aucune différence entre une âme toute pure et une bite bien dure»), quand pour Sophie, pianiste géniale et dévote, il n’est pas question de confondre «le rut du taureau et la passion amoureuse». Sans révéler la chute, disons que l’auteur a évité un happy end auquel personne n’aurait cru, du genre «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants». Il faut seulement espérer que le Volodia de Barsacq ne connaîtra pas le même sort que celui de Tchekhov, personnage pauvre et laid, qui se suicide après trois minutes de bonheur avec une femme cruelle.

«Il n’y pas pire que d’enterrer un ennemi et de voir revenir des amours mortes»

Savoureux et opulents

Les dialogues sont opulents, souvent savoureux, parfois un peu précieux. Barsacq mène l’intrigue sans faiblir, poussant son narrateur en quête d’amour dans ses derniers retranchements. On ne s’ennuie jamais et l’érudition de l’auteur, territoire ouvert sur la musique, la littérature et la peinture, pourvoit aux temps morts. Bien informé aussi sur l’éducation des jeunes filles d’autrefois, il évoque par exemple en passant «l’appareil de miséricorde», un justaucorps qui les obligeait à dormir les mains sous les draps pour lutter contre l’onanisme. On apprend aussi que les premières machines à coudre à pédales avaient fait scandale en raison de leur «mouvement de va-et-vient imprimé à la partie inférieure du tronc». L’incessant va-et-vient de l’index sur l’écran du smartbox ne paraît-il pas bien innocent en comparaison?


Stéphane Barsacq, Le piano dans l’éducation des jeunes filles, Albin Michel, 346 p. *****