Portrait

Stéphane Bern, par qui roulent les vieilles pierres

Quel est ce drôle d’énergumène, qui parle et se conduit comme un aristocrate, mais porte un nom de roturier, figure le gendre idéal, mais ne masque pas son homosexualité, semble le plus doux des hommes, mais s’est fait son trou dans un monde de requins?

Bruno Racine, le président de la Bibliothèque nationale de France, n’en revient pas: il a suffi que Stéphane Bern mentionne à la télévision la souscription que la BNF a lancée pour l’acquisition du Bréviaire royal de Saint-Louis de Poissy, manuscrit de 700 ans, pour que, dans la minute, les donations en ligne se mettent à tomber comme à Gravelotte.

Idem pour Philippe Bélaval, le président du Centre des monuments nationaux: depuis qu’en septembre 2014 le monastère royal de Brou, dans l’Ain, a été lauréat de la première de l’émission de Stéphane Bern sur France 2 «Le Monument préféré des Français», les visites ont augmenté de 50% sur l’ensemble de l’année, un plus à gagner d’un quart de million d’euros.

La ministre de la culture, Fleur Pellerin, réclame ses services pour une mission gouvernementale; celle de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, lui fait remettre les Palmes académiques; le président François Hollande le prend par la manche: «Dites, il faut que vous m’aidiez pour la basilique Saint-Denis [Seine-Saint-Denis]…» Tous ne jurent plus que par lui. Normal: «Il est, aujourd’hui, dans ce pays, le meilleur transmetteur de la cause patrimoniale», admet humblement Philippe Bélaval.

Tout le monde le salue, lui sourit, lui tend la main

Thiron-Gardais, dans le Perche, à un vol d’oiseau de chez Proust. Dans la gadoue d’un automne pluvieux traversé de rais de lumière, Stéphane Bern, 52 ans, un des monuments audiovisuels préférés des Français, se livre, la joie aux lèvres, à ce qu’il aime le plus faire: le guide. Collé à l’abbatiale bénédictine, il a racheté ici les ruines d’un collège royal où Napoléon avait failli étudier avant de se raviser pour Brienne-le-Château (Aube). Il l’a acquis «au prix d’un studio parisien», mais il s’est lancé dans des travaux colossaux pour lesquels il annonce 1,5 million d’euros de budget – «tout emprunté aux banques», assure-t-il… moyennant l’hypothèque de son appartement parisien à Pigalle.

Ici comme ailleurs, tout le monde le salue, lui sourit, lui tend la main. Il n’en refuse aucune. Son jardin, qu’il fait redessiner par Louis Benech, le rénovateur des Tuileries («un ami» – comme tous les autres), il a décidé d’en ouvrir les portes au public. Sa vie privée? «Il n’y en a pas, dit-il, en évacuant la question d’un geste ironique. Quand on s’invite dans la salle à manger des Français, on ne peut pas, ensuite, les laisser à la porte de chez soi.» Quel est ce drôle d’énergumène, qui parle et se conduit comme un aristocrate, mais porte un nom de roturier, figure le gendre idéal, mais ne masque pas son homosexualité, semble le plus doux des hommes, mais s’est fait son trou dans un monde de requins?

Stéphane Bern, pour tout le monde, c’est d’abord ce fier jeune homme qui débarque un jour sur les écrans, les joues roses, coincé dans un costume suranné de dandy royaliste, clamant que la monarchie est une idée moderne. L’école de commerce qu’il fréquente à Lyon n’est qu’un moyen pour le jeune Parisien de quitter le domicile familial. Il sera longtemps l’assistant du comte de Paris, prétendant à la couronne de France, avant de rencontrer Marie-Laure Pauwels, la fille de Louis Pauwels (directeur du Figaro Magazine, mort en 1997, connu pour ses positions ultraconservatrices), qui cherche un journaliste spécialisé dans les grands de ce monde pour Madame Figaro, hebdomadaire qu’elle dirige.

«On met quarante ans à être libre»

La vie des têtes couronnées l’amène à la télévision: c’est «Sagas», première émission lancée avec le producteur Jean-Louis Remilleux, qui sera désormais de presque toutes ses aventures. Ainsi devient-on le chroniqueur et surtout l’ami de toutes les cours d’Europe, consécration à l’eau de rose d’un conte de fées qu’il a lui-même inventé. En résumé: un vilain petit canard élevé à la prussienne à Paris fuit les coups répétés d’une mère dure – «mais juste» – en partant en vacances chez ses grands-parents luxembourgeois. Ce sont eux qui vont lui donner le goût de cette famille royale d’opérette, dont il suit là-bas le quotidien à la télévision. «J’étais fasciné. J’ai rêvé ma vie avant de la vivre… Je ne savais pas que je ferais de la télé. Je savais juste que ce serait baroque, original», dit-il volontiers.

La vérité est plus complexe: cette maman qui lui donne des gifles parce qu’il ne connaît pas sa leçon d’allemand est atteinte du diabète. Une épée de Damoclès sur la tête de la mère comme de l’enfant. Elle meurt à 50 ans, le laissant inconsolable. Son père est juif – le grand-père communiste a fui la Pologne, la moitié de la famille a disparu dans les camps de la mort –, mais on a posé dessus un voile si pudique qu’il en est opaque. «Tu vas arrêter un jour de parler de nous?», maugrée le paternel après chaque interview, alors même que Stéphane Bern, de façon étonnante, n’évoque pratiquement jamais sa judéité.

Côté maternel, la grand-mère est du genre «à aller prendre les eaux à Marienbad [République tchèque] quand elle prenait un peu de poids», sourit-il. Elle est suissesse. Là encore, on ne raconte rien, ou si peu. Quant au grand-père, le fameux Luxembourgeois, tout juste croit-il savoir que lui aussi était un exilé, qu’il s’apprêtait à partir pour le Brésil, comme ses frères, et que c’est pour cela qu’il avait choisi par anticipation pour sa fille un prénom portugais, Melita.

Au fond, Stéphane Bern n’a guère de choses auxquelles se rattacher. On lui demande les titres de ses premières lectures. C’est Sans famille, d’Hector Malot, et David Copperfield, de Charles Dickens. Il s’amuse de son propre orphelinage ainsi dévoilé. «On me disait: «Tu es tellement bête qu’on a des doutes sur tes origines.» J’ai dû construire tout seul ma famille, parce que la mienne ne me comprenait pas.»

Et, quand son frère aîné se réfugie dans les bonnes notes, lui s’invente un monde. «J’avais besoin d’ancrage. Mon père ne voulait d’aucun patrimoine – à 84 ans, il ne possède rien –, les seuls membres de ma famille qui avaient une maison, c’était au Luxembourg. C’était le seul endroit où je pouvais dire: «Je suis d’ici.» Dès 18 ans, mon obsession a toujours été de me trouver un toit.»

Où l’on découvre derrière le faiseur de rois, l’ambassadeur du patrimoine, une fragilité, un homme capable de colères («Cela m’emmerde que vous me renvoyiez systématiquement à mes origines. Mon père me le disait: «Il y aura toujours quelqu’un pour te rappeler d’où tu viens.»») comme de porter – en privé, jamais en public – un regard acide sur ce monde. A une vieille tante qui lui avait dit: «Tu vois ceci, tu l’auras quand tu te marieras», le jeune homme, découvrant son homosexualité, n’avait-il pas répondu: «Eh bien, tu vas être enterrée avec»?

«Je suis très fier de mon sang rouge»

Sa voix ampoulée, ses manières irréprochables, sa culture indéniable, sa mémoire vigoureuse, son attention à tous, son mot pour chacun, sa façon de décrypter les tournures d’esprit ou les stratégies de cour: tout cela, il l’a fabriqué, aiguisé, cultivé. «Si j’ai joué sur la fibre monarchiste, dit-il aujourd’hui, je suis profondément républicain. J’avais 18 ans. Il faut bien construire quelque chose pour soigner ses névroses. Pendant des années, j’ai voulu correspondre à une image, être admis par ces gens-là. On met quarante ans à s’en affranchir. A être libre et sans entrave.» On dirait un slogan de mai 1968.

Le charme a opéré. Il est appelé partout. Du concours de l’Eurovision au jubilé de diamant de la reine d’Angleterre, Elizabeth II. Journaliste, écrivain (une trentaine de publications au compteur), homme de radio (d’abord avec «Le Fou du roi», sur France Inter, aujourd’hui, sur RTL, avec «A la bonne heure!») et surtout de télévision – après «Sagas», sur TF1, il y a eu «20 h 10 pétantes», sur Canal +, « Comment ça va bien ! », sur France 2, mais, surtout, «Secrets d’Histoire» et «Le Village préféré des Français», «Le Jardin préféré des Français», «Le Monument préféré des Français»… toujours sur la chaîne publique.

Les vieilles pierres, c’est du lien social

Névrose, névrotique: ces mots reviennent souvent chez lui pour décrire sa passion pour l’histoire, et ses vieilles pierres, lui, le non-croyant, qui ne sait guère à quoi attribuer le trouble qu’elles produisent chez lui: «Une énergie? On le sait quand on est amoureux, on sent ces endorphines qui vous transforment, on éprouve le même genre de choses quand on est propriétaire. Je suis obsédé par ces objets que je rassemble et qu’il faut faire revivre…», dit-il, en cherchant sur son iPhone les paroles que Barbara chantait sur Drouot: «Dans ce vieux lit cassé, en bois de palissandre/Que d’ombres enlacées ont rêvé à s’attendre/Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes/Mais les choses nous parlent si nous savons entendre.» Il fredonne, puis reprend: «Chez mes parents, c’était tout le contraire, il fallait sans cesse du passé faire table rase… Les vieilles pierres, c’est du lien social, notre pétrole à nous, et il faut le valoriser. Culture, langue et histoire sont des vecteurs d’intégration, c’est de l’identité non hystérisée. Moi-même, je ne suis pas de Thiron-Gardais et voilà que je me sens d’ici, comme une mauvaise herbe grandie dans le Perche.»

Symptomatique, c’est d’un collège royal et non d’un château qu’il s’est porté acquéreur. Sa juste place, souligne-t-il, dans les cosmogonies aristocrates. Le savoir, pas le sang bleu. «Je n’ai pas de fantasme nobiliaire. Je suis très fier de mon sang rouge.» Et le fait est qu’il passe aussi bien auprès des jeunes lascars et des ménagères, qui l’ont «vu à la télé», que des rois et reines, qui l’ont décoré. Chevalier chez les Grimaldi à Monaco, officier dans l’ordre de Léopold en Belgique, commandeur chez les Nassau au Luxembourg et, même, distinction unique pour un Français, nommé membre de l’ordre de l’Empire britannique, le 5 juin 2014, par la reine Elizabeth II…

L’éternel gentil

Son affabilité onctueuse qui séduit les uns, hérisse les autres, est née peut-être un jour de 1986 peu avant le mariage de Sarah Ferguson et du prince Andrew. A l’époque, il rédige des notes pour Léon Zitrone, qui tenait, auparavant, le rôle de commentateur patenté des célébrations royales, mais n’a pas laissé, lui, le souvenir d’une extrême gentillesse. Ils sortent du Wepler, place Clichy. Une dame les hèle. Léon Zitrone se fâche: «Je vous interdis de me reconnaître!» Au jeune homme qui s’enquiert de ce mouvement d’humeur, il dit: «Vous croyez que la notoriété, cela fait bouillir la marmite?» Stéphane Bern en tirera une leçon: il sera l’éternel gentil. «J’ai tellement envie d’être aimé! Ce n’est pas un défaut, c’est une faiblesse… Je peux être fielleux pour un bon mot, c’est tout. Je suis capable de dire de quelqu’un: «Je ne l’aime pas», mais je ne suis pas encore capable de l’assumer. Il y en a tant qui me jugent sans me connaître, qui suis-je pour juger les autres ?»

Didier Porte, son camarade chroniqueur pendant dix ans, d’abord sur France Inter, puis sur RTL, dresse, avec un brin d’amertume caustique, un autre portrait, lui qui s’est fait virer l’été 2015: «On n’arrive pas à ce niveau de surface médiatique sans ambitions. Stéphane a un sens politique très sûr, il adore toutes les formes de monarchie, y compris républicaine. J’ai eu droit à un texto après quinze ans de travail en commun, m’expliquant que ce n’était pas sa faute, mais la décision du directeur des programmes, Jacques Expert. Le Lou Ravi de la crèche est une position très efficace.» Le chroniqueur lui reconnaît pour autant une indéniable intégrité. «Pas d’ambiance de cour chez lui, de chouchous, de favoris, comme c’était le cas chez Ruquier. Et puis, ce n’est pas un fou de pognon. S’il avait monté sa boîte de prod, il serait beaucoup plus riche.»

Le vrai chef-d’œuvre, c’est de durer

Stéphane Bern n’est ni Arthur ni Nagui. Le vrai-faux aristocrate qu’il est peut en être fier: «Je ne me suis jamais embourgeoisé.» «Il aurait acheté une maison vulgaire à Saint-Tropez, on n’en parlerait même pas», sourit son ami et producteur Jean-Louis Remilleux, qui partage sa passion dévorante pour les vieilles pierres. Pour restaurer le petit théâtre de son beau château de Digoine, en Saône-et-Loire, où se sont produits, en leur temps, Offenbach comme Sarah Bernhardt, le producteur ne vient-il pas de revendre une partie de son mobilier de collection? «Depuis toujours, Stéphane me disait: «Il faudrait ressusciter’Chefs-d’œuvre en péril’». J’ai essayé à plusieurs reprises. France 3 répondait: «Qui cela va-t-il intéresser?» Or voyez, aujourd’hui: «Secrets d’Histoire» est copié et recopié. C’est souvent comme ça, la télévision, il suffit que quelqu’un ose…»

«Le vrai chef-d’œuvre, c’est de durer», soupire Stéphane Bern, citant le prince de Metternich, diplomate autrichien, qui a œuvré à préserver l’Ancien Régime («J’ai fait ma culture politique à La Nouvelle Action royaliste», s’excuse-t-il). L’évocation de la nouvelle direction de France Télévisions semble le rendre inquiet. Fidèle à son image magnanime d’aristo au-dessus des bassesses du monde, il dit ne pas en vouloir au député européen Jean-Luc Mélenchon. Pourtant, celui-ci a adressé une lettre, en mai 2015, à la nouvelle présidente de l’entreprise publique, Delphine Ernotte, pour dénoncer un traitement antirépublicain et antilaïc de l’Histoire. Et la missive a du mal à passer. Stéphane Bern feuillette nonchalamment les messages où le leader du Front de gauche – qu’il avait invité pour intervenir sur Jeanne d’Arc, avec Laurent Fabius et Robert Badinter, au même titre que Manuel Valls sur Clemenceau, Arnaud Montebourg sur Danton… – lui explique qu’il ne doit pas le prendre personnellement…

«Attaque contre l’enseignement»

Mais, derrière les accusations de droitisation, la lettre de Mélenchon rappelle une polémique plus profonde sur l’Histoire, telle qu’on peut, aujourd’hui, la découvrir à la télévision ou dans la vulgate livresque. «Ce qui nous gêne chez Franck Ferrand, Lorant Deutsch ou Stéphane Bern [tous trois présentent des émissions historiques à la radio ou à la télévision], ce n’est pas la vulgarisation, mais une attaque cachée contre l’enseignement. Ils disent qu’en classe on s’ennuie, laissent entendre qu’ils sont l’Histoire vraie, neutre, contrairement à l’université, alors que, en réalité, ils défendent une Histoire tout à fait politique», accusent Aurore Chéry et Thibault Le Hégarat. Ces deux-là font partie de cette jeune génération d’universitaires – autobaptisés les «historiens de garde» – qui redoutent le retour d’«un roman national», racontant la France éternelle, celle des puissants, des victoires. «Ce type d’approche n’avait jamais vraiment disparu, mais sa tentation est revenue en force dans les années 1980 avec le bicentenaire de la Révolution, d’un côté, et le millénaire des Capétiens, de l’autre. C’est l’époque où, sous la houlette de Jean-Pierre Chevènement, les programmes sont recentrés sur une histoire de la nation. C’est le retour du goût pour les célébrations, les dates, les grands événements.»

Antoine de Meaux, l’un des six rédacteurs en chef qui pilotent à tour de rôle «Secrets d’Histoire», s’en défend: «On se méfie au contraire d’un roman national, on passe notre temps à casser l’image d’Epinal. Prenez la mort de Louis XIV, tout un chapitre concerne le bilan du règne. On parle des impôts, de la mortalité dans la population… On est au cœur de ce qui intéressait l’Ecole des Annales. Mais je fais d’abord une émission de télévision. C’est l’idée de souffle qui est importante. Il faut que ça emporte.» Ce sont les lieux qui l’incarnent. «C’est une émission qui se sert du patrimoine pour parler d’histoire et de l’histoire pour parler du patrimoine», explique le documentariste, qui vient de publier son premier roman – historique –, Le Fleuve guillotine (Phébus, 2015).

Lire aussi: «L’enseignement de l’histoire est attaqué de partout. Défendons-le!»

«Je ne suis pas historien»

«Je ne suis pas un historien, je suis un conteur. Je ne cherche pas à vulgariser mais à populariser, dit, lui, Stéphane Bern. Mais je crois à la géographie de l’Histoire. Il faut qu’elle soit incarnée dans des lieux. Quand je suis ici à Thiron-Gardais, immédiatement, j’entends les voix des étudiants qui vivaient ici, je les vois gravant leurs noms sur les murs de leurs chambres…» Toujours cet enthousiasme qu’il décline au fond de ses yeux écarquillés: «Oui, je crois vraiment que les pierres ont une âme.»

On le titille : futur ministre du patrimoine ? La tentation du politique, comme Nicolas Hulot avant lui dans un autre domaine ? Il rit à cette idée : « Je suis bien plus utile là où je suis. Et puis, avec l’âge, on a malgré tout l’échine moins souple… »

Publicité