La nuit, la mort, l’oubli de soi: le programme donné dimanche soir par Stéphane Degout et le pianiste anglais Simon Lepper au Grand Théâtre de Genève n’avait rien d’enjoué. Il était pourtant lumineux par l’agencement des pièces et la constellation de compositeurs, parmi lesquels le rare Hans Pfitzner, figure musicale controversée, nationaliste acharné et antisémite notoire.

Doté d’un talent de chanteur-conteur, Stéphane Degout a ponctué son récital de lectures de textes signés notamment Georg Büchner (Woyzeck), Rainer Maria Rilke (Le Livre de la pauvreté et de la mort) et Jules Supervielle. Comme toujours, on admire la clarté de sa diction – en français comme en allemand – et le goût impeccable. La voix est bien timbrée, sobre dans l’expression, jamais teintée de pathos ou d’emphase outrancière, particulièrement gênants dans ce répertoire.

Maître de la conduite vocale

Certes, on pourrait rêver de demi-teintes plus variées, comme celles superbement négociées dans un bis de Schumann, Alte Laute (Vieux airs), tiré de l’Opus 35, mais tout cela reste admirablement mené. Le baryton chante avec les partitions sous les yeux. Ce qu’il perd forcément en contact instantané avec le public, il le gagne en sûreté, maître de la conduite vocale.

Après un premier lied de Mahler un peu contraint et monochrome dans l’expression (Zur Strassburg auf der Schanz), le baryton entre dans la poésie schumannienne. La voix se met alors à s’ouvrir sur un débit plus fluide, au fil de ces Violettes de mars et dans le nostalgique Rêve de mère qui composent les deux premiers lieder de l’Opus 40. Une tension dramatique, teintée de désespoir, émerge dans Le Soldat avec un puissant effet d’accélération et d’intensification dans les derniers vers.

Mélodie fleuve de Hans Pfitzner

Avec leurs harmonies chromatiques et nébuleuses, leur mélancolie proche d’un Hugo Wolf, les lieder de Hans Pfitzner s’avèrent de très belles pièces. La ligne y est admirablement tenue, Stéphane Degout accentuant le ton de supplique dans le magnifique Abbitte (Excuse) sur un poème de Hölderlin. L’ultime lied, An den Mond, est dense et énigmatique, sorte de mélodie fleuve sur un bel accompagnement ponctué d’octaves graves et sonores par le très sensible Simon Lepper.

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Si le génie d’Alban Berg éclate dans ses Vier Gesänge opus 2, les Calligrammes de Poulenc sont d’un autre monde. Diction impeccable, voix volubile sur les vers si habiles d’Apollinaire, péroraison magistrale dans Aussi bien que les cigales: le baryton y brille par son éloquence. On aime ces envolées – à large spectre – dans L’Horizon chimérique de Gabriel Fauré. Fidèle à son style, évitant toute mièvrerie, quoiqu’un peu avare en chatoiements, le baryton a donné congé au public avec l’inoxydable et émouvant Après un rêve de Fauré.