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Stéphane Lévy, décoratrice de cinéma et artiste-peintre. Renens, 8 juin 2017.
© François Wavre / Lundi13

Portrait

Stéphane Lévy, la passion des coulisses

Décoratrice de cinéma et artiste, la Vaudoise de Montreuil expose actuellement à Renens. Elle a travaillé avec Goretta, Tanner, Reusser et Godard, mais aussi Robert Kramer et les frères Larrieu

C’est la quatrième fois qu’elle investit la Galerie du Château, sur les hauteurs de Renens. Le lieu est intime et abrite, derrière ses espaces d’exposition, une paisible cour intérieure en forme de jardin sauvage. Stéphane Lévy s’y sent bien et, à peine débarquée de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, prend le temps d’y déguster un jus de gingembre concentré.

Autour d’elle, un joyeux bric-à-brac de vieilles planches, cadres et objets divers. On se croirait dans la remise d’un atelier de décoration et restauration. Ça tombe bien: même si elle expose à Renens ses derniers dessins, Stéphane Lévy est avant tout décoratrice de cinéma.

Née au bord du Léman, la Vaudoise a su à 8 ans ce qu’elle allait faire de sa vie. Tous deux photographes, ses parents l’ont autant emmenée au théâtre qu’au cinéma. Elle se souvient de la petite salle de Chexbres, où elle a découvert le burlesque et les Marx Brothers. Plus tard, à la Cinémathèque suisse, l’œuvre de Tarkovski sera un choc esthétique. Mais c’est avant tout les coulisses, l’envers du décor, qui la passionnent. A 15 ans, sûre d’elle, elle quitte l’école.

Paris-Berlin-Paris

Après un apprentissage dans une entreprise de Renens spécialisée dans l’événementiel et la construction de vitrines, Stéphane Lévy effectue un stage à la télévision, avant de se perfectionner dans les ateliers du Stadttheater de Lucerne.

Consciente qu’il lui manque ce qu’elle appelle «des clés intellectuelles», elle tente alors un audacieux pari: s’inscrire en auditrice libre dans la section scénographie de l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Paris. Un seul élève étranger est accepté par année, et c’est elle qui est choisie. Elle y restera deux ans, avant de s’installer, fatiguée par la vie parisienne, à Berlin.

Ma vie professionnelle est comme une longue conversation entre le monde des décors et celui de la peinture

Stéphane Lévy est une observatrice compulsive, une grande marcheuse toujours aux aguets. Rien ne lui échappe. «Je suis l’œil de Moscou, rigole-t-elle. Il se passe tellement de choses, tout le temps…»

De Montreuil, où elle s’est installée par amour («il ne faut jamais dire Paris, plus jamais»), elle dit qu’il s’agit d’un lieu socialement très mixte, agréable à vivre malgré sa densité de population. Elle y possède avec son mari une petite maison ouvrière «toute légère», coincée entre deux immeubles. A l’arrière, un petit jardin «où on voit même des geais».

Cela fait maintenant vingt-cinq ans que Stéphane Lévy travaille à la fois comme décoratrice et artiste. Elle aime cette dualité, comme elle aime l’idée d’avoir une double nationalité. «Ma vie professionnelle est comme une longue conversation entre le monde des décors et celui de la peinture», résume-t-elle. Son travail d’artiste, elle en parle comme d'«une immersion narcissique au tréfonds de mon âme».

Peindre et dessiner lui permettent de s’extraire d’un environnement parfois anxiogène, «surtout depuis les attentats». Le cinéma, c’est au contraire un travail d’équipe. Elle se considère, en sa qualité de cheffe décoratrice, comme une cheffe d’orchestre donnant la tonalité. Surtout en France, où tout est bien compartimenté et réglementé, où elle travaille de concert avec le réalisateur et le chef opérateur, alors qu’en Suisse, chaque technicien est multitâche.

Six ans de séparation

Après avoir démarré sa carrière avec La Femme de Rose Hill (1989), d’Alain Tanner, la Romande a travaillé à la préparation de Hélas pour moi (1992), de Godard, qu’elle n’a jamais croisé. Dans sa filmographie, on trouve les noms de Robert Kramer, Jean-François Amiguet, Marcel Gisler, Sólveig Anspach ou encore Arnaud et Jean-Marie Larrieu, avec lesquels elle a collaboré ces dernières années sur L’amour est un crime parfait et 21 Nuits avec Pattie.

Même si cette double expérience fut une belle aventure («vous ne savez pas où les frères veulent aller, et eux-mêmes ne le savent pas vraiment»), elle cite parmi ses meilleurs souvenirs Luftbusiness (2007), de Dominique de Rivaz («on a dû recréer au Luxembourg l’ambiance de l’Europe de l’Est, ce fut mon plus beau décor») et La Guerre dans le Haut-Pays (1998), de Francis Reusser («nous avons travaillé six mois, en utilisant notamment Ballenberg comme un énorme stock de décors»).

Autre tournage mémorable, mais pour une autre raison: celui du téléfilm Maigret et les caves du Majestic (1992), de Claude Goretta, dont l’ingénieur du son, Michel Casang, deviendra son époux. Le couple, qui aura deux enfants, a depuis toujours alterné les tournages afin de ne pas être absents en même temps. Son mari a même calculé qu’ils ont été séparés durant six années pleines depuis leur rencontre.

Stéphane Lévy aime profondément son travail, qui la voit inventer ou recréer des univers. Mais son métier est précaire, elle le sait. Le salaire de base a récemment été revu à la baisse, sans parler de ces films qu’elle prépare mais qui finalement ne se font pas, à l’image du long-métrage belge qu’elle devait tourner cet été.

Vous ne verrez néanmoins jamais la Vaudoise de Montreuil abattue ou résignée. «Prendre le recul nécessaire, avec toute l’empathie possible face à l’hystérie, sans fourcher», écrivait-elle en janvier 2016 sur le blog commun qu’elle a tenu durant douze mois avec l’écrivain Jean Prod’hom. La consigne de départ était celle-ci: quoi qu’il arrive, rester positif, toujours. La personnalité solaire de la Romande tranche avec les dessins sombres, charbonneux, qu’elle expose à Renens.

«Stéphane Lévy. Correspondances». Galerie du Château, Renens, jusqu’au 24 juin. Jeudi-vendredi de 16h30 à 18h30, samedi de 14h30 à 17h.


Profil

1963 Naissance à la maternité de Pully, par une nuit d’orage sans électricité

1989 Premier film comme décoratrice, «La Femme de Rose Hill», d’Alain Tanner

1992 Emménage à Paris avec son futur mari, l’ingénieur du son Michel Casang

1995 Naissance de Pablo, avant Ethan en 1999

2006 Premières expositions collectives de peinture

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