Le Temps: Votre arrivée en mai 2005 à la tête de la Scala s'est faite après le départ fracassant du chef d'orchestre Riccardo Muti. Quel souvenir gardez-vous de ces jours de crise?

Stéphane Lissner: Le théâtre était en état d'urgence. Rien n'avait été programmé sur la longue durée. Il a donc fallu trouver des chanteurs, des musiciens et sauver en quelque sorte les meubles de la saison qui allait suivre. La chance a voulu que le chef Daniel Barenboïm vienne diriger le concert de Noël en 2005. Entre lui et l'orchestre, ça a été le coup de foudre, et le public aussi l'a adopté immédiatement. Cela a apaisé les tensions et nous a permis de travailler plus tranquillement.

- La programmation du théâtre est souvent critiquée pour son conservatisme. Entendez-vous rompre avec cette tendance?

- Absolument. Mon idée, c'est de créer une nouvelle Scala. Un nouveau projet qui tienne compte à la fois de l'attachement de Milan au répertoire traditionnel et de la nécessité de promouvoir une certaine modernité. C'est pourquoi je pense que la moitié de la production du théâtre doit continuer à être consacrée au répertoire italien. Mais il faut lui opposer l'autre moitié, plus ouverte à l'Europe et aux œuvres contemporaines.

- Est-ce que cette orientation artistique est acceptée par le public et les artistes de la Scala?

- Oui, parce que le changement se fait en douceur. L'année passée, par exemple, j'ai programmé Aïda dans la mise en scène de Zeffirelli. C'est une œuvre inscrite dans la tradition et je l'ai choisie parce qu'il fallait restaurer la confiance et surmonter la déprime causée par le divorce avec Riccardo Muti et mon prédécesseur Carlo Fontana. Je crois aussi qu'on se fait une fausse idée du public milanais, qui n'est de loin pas aussi conservateur qu'on le dit. Je constate que les productions les plus audacieuses sont celles qui rencontrent le succès le plus franc. Les reprises du passé ont été moins bien accueillies, comme si le public disait «basta» à la tradition.

- Craignez-vous une réaction négative de la salle pour la première du «Tristan» de ce soir?

- Je viens d'assister à la générale et je n'ai eu que des échos dithyrambiques de ceux qui étaient présents. Je pense que l'orchestre est simplement magnifique, comme la distribution. J'ai l'impression que ce spectacle va marquer un tournant déterminant dans l'histoire du théâtre. En deux ans, nous avons enregistré une hausse de la fréquentation de l'ordre de 25%. Avec Tristan, cela va se poursuivre.