Dans la discussion, avec une parole, posée, qui s’emballe parfois juste un peu, il y a cette franchise nette. Evoquant ses débuts dans la production audiovisuelle, Stéphane Mitchell glisse soudain: «Je prenais aussi des cours d’écriture. En fait, je n’étais pas prête. J’apprenais à écrire, mais je n’avais rien à raconter. Je me lançais sur des histoires sentimentales, basées sur la vie quotidienne, comme tout le monde, comme tous ceux qui ne portent pas une histoire…» Ces jours, Stéphane Mitchell en raconte une solide, d’histoire: la deuxième saison du suspense familialo-économique Quartier des banques, sur la RTS.

Une deuxième saison pour une chaîne aussi prudente que la RTS, c’est une consécration. La première livraison du feuilleton a donné au diffuseur des scores historiques pour une de ses propres fictions. Mais sans conteste, la solidité du trio à l’origine du thriller – Jean-Marc Fröhle, qui produit, le réalisateur Fulvio Bernasconi et Stéphane Mitchell, scénariste principale – a rassuré les commanditaires. L’auteure se trouve ainsi dans la situation rare en Suisse de piloter, avec ses comparses, une série au long cours.

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D’abord, les planches

A l’origine était le théâtre. Née à Genève, elle grandit un temps à Chens-sur-Léman. Maturité à Genève, puis envol pour Boston, dans un premier cycle universitaire (un college) dans le Massachusetts, pour des études en partie orientées sur le genre, «dans un environnement très mondial, ma colocataire était Malaisienne». «Je voulais surtout faire du théâtre, être comédienne. J’ai compris mes limites, j’ai vite abandonné.»

Cap sur la New York University, sa division cinéma, au sein de la Tisch School of the Arts. En cette fin des années 1990, dans l’immense New York, c’est un étonnant creuset… suisse: dans la même volée se trouvent le futur cinéaste Vincent Pluss, venu de Genève, et l’Helvético-Allemand Marc Forster, débarqué de Davos, qui réalisera A l’ombre de la haine, Neverland, puis le James Bond Quantum of Solace. Dans ce petit groupe figure aussi l’Allemand Edward Berger, devenu fort actif dans les séries (récemment, Patrick Melrose).

Tous les postes

Années d’apprentissage. Tous passent le bachelor seulement, puis se jettent dans la vie active. Stéphane Mitchell est tour à tour assistante caméra, ou à la production, elle produit parfois. Des clips, des pubs, «des courts et longs métrages pas payés». C’est à ce moment-là qu’elle veut «apprendre à écrire».

De retour en Suisse, au début des années 2000, mariée, enceinte, elle plonge dans l’ambiance sitcom. Se fait la plume avec des épisodes des Pique-Meurons («j’aime bien la comédie»). En 2003, une percée au cinéma avec le scénario d’On dirait le Sud, de Vincent Pluss, film manifeste du mouvement Dögmeli, une variante helvétique du Dogme danois. Elle reste néanmoins dans le bain télévisuel, «j’ai pitché cinq ou six sitcoms». Passage à vide vers les années 2002-2005, «beaucoup de projets n’aboutissaient pas».

Comme souvent dans les parcours artistiques, l’avancée se fait aussi par des rencontres. Au long de la discussion, Stéphane Mitchell glisse souvent «et j’ai rencontré un tel, une telle…», et voilà que quelque chose de nouveau se façonne. Elle écrit le très remarqué film de Raymond Vouillamoz Déchaînées. Puis elle arrive sur le projet Heidi, de Rita Productions avec France Télévisions, une relecture du mythe alpestre, un chantier un peu à l’arrêt. Avec le couple de producteurs Pauline Gygax et Max Karli, elle sauve l’entreprise. Heidi représente une variation moderne assez convaincante.

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Une première ambition de série

En 2009, avec Pauline Gygax, l’auteure se lance dans une aventure de série plus ambitieuse, interprétée par Isabelle Caillat, Léandre Duggan et Elodie Frenck. En 20 épisodes, T’es pas la seule! tisse une chronique d’amitiés et de tensions féminines dans le cadre des vignes de La Côte vaudoise. C’est une des séries appelées à renouveler la production de la RTS, sortir de l’ère des sitcoms d’antan. L’accueil est assez froid, entre autres par Le Temps. La scénariste parle d’une «blessure narcissique». Et la RTS est prise à partie, accusée de manquer de l’audace dont elle se prévaut.

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A ce moment, Stéphane Mitchell s’inquiète pour son avenir: «J’avais un vrai souci d’emploi, trop de projets qui ne se faisaient pas, j’ai eu un coup de flip.» Elle retourne à l’université, passe son master sur la figure de l’adolescente dans la trilogie de la réalisatrice Céline Sciamma.

Figures et histoires de femmes, à nouveau. La vie de Stéphane Mitchell a une cohérence douce et vive à la fois, comme sa parole. «J’ai été éduquée par deux femmes, ma mère et ma tante, qui n’étaient pas féministes dans les discours, mais se révélaient comme telles dans la pratique.» Il y a eu le «college féminin» de la Nouvelle-Angleterre, et désormais, elle copréside le Swiss Women’s Audiovisual Network, ou SWAN, réseau pour l’égalité au sein duquel elle se montre particulièrement active – «parce que l’on en parle beaucoup, mais les choses avancent lentement».

L’aventure Quartier des banques dure depuis plus de cinq ans. «J’ai adoré plonger dans ces milieux, essayer de toujours être la plus précise possible. Toujours savoir plus. C’est ce que j’aime dans le métier, le fait que tu peux toujours apprendre, faire mieux, faire différemment…» L’auteure a d’autres projets. Avant tout, elle songe à «une troisième et dernière saison». Nouvelles pistes.


Profil

1969 Naissance à Genève.

1993 Bachelor en cinéma à la New York University.

2002 «On dirait le Sud», de Vincent Pluss, Prix du cinéma suisse en 2003.

2007 «Heidi».

2017 «Quartier des banques», saison 1.


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