Portrait 

Stéphane Riethauser, l'homosexualité visibilisée

Comme le réalisateur genevois le raconte dans «Madame», documentaire émouvant qui sort ce mercredi sur les écrans romands, son coming out en milieu bourgeois n’a pas été aisé. Depuis, cet activiste fait tout pour que l’homophobie appartienne au passé

Il est immense, Stéphane Riethauser: 1 m 97, sans compter les cheveux en brosse et les baskets carénées. Ce géant de 47 ans s’est pourtant retrouvé petit et impuissant lorsque, au début des années 1990, il s’est rendu compte qu’il était différent. C’est-à-dire homosexuel dans un milieu très patriarcal et traditionnel où le père n’est pas juste un des deux parents, mais le «chef de famille omnipotent».

S’avouer, puis annoncer son orientation sexuelle aux siens a été si compliqué que le réalisateur genevois, licencié en droit, a fait de la lutte contre l’homophobie son combat. Madame, le documentaire qui sort ce mercredi sur les écrans romands, c’est cela: le récit de son enfance et de son coming out en milieu bourgeois. Croisé avec l’histoire de sa grand-mère Caroline, également une forte tête qui a viré ses maris successifs et réussi en solitaire dans le monde des affaires. Dialogue entre deux dissidents.

Le père, archiviste familial

Il n’a pas le beau rôle et pourtant tout, ou presque, repose sur lui. Luc Riethauser, le père de Stéphane, aurait voulu être cinéaste. L’expert-comptable ne s’est pas lancé en raison de la précarité du métier, mais a laissé des heures et des heures de films familiaux à la postérité. Pas juste des prises de vues à l’arrache. De petits bijoux au montage parfait. C’est cet héritage, additionné aux tournages de jeunesse de Stéphane, qui compose la matière de Madame, film sélectionné au dernier festival Visions du Réel de Nyon. «93 minutes d’archives», confirme l’auteur, à la terrasse lausannoise de l’Evêché. Des images vintage et savoureuses qu’il accompagne de sa voix posée.

Lire aussi: «Aujourd’hui, je peux dire que je suis fier d’être gay»

Dans Madame, on voit tantôt Caroline, la mamie rebelle décédée en 2004 à 95 ans, tantôt Stéphane, le garçon rêveur qui s’imagine tout de même père de famille nombreuse et officier à l’armée. Issue d’un milieu populaire, Caroline traverse le XXe siècle en amazone, faisant fortune dans la gaine en soie, les antiquités, puis un restaurant qui accueille le Tout-Genève. En face, Stéphane, aîné de deux garçons, s’efforce d’être aligné, joue du piano et va aux scouts, avant de prendre le large. Patrick Juvet en tête, beaucoup de tubes emblématiques accompagnent ces deux virées identitaires entre Genève, le sud de la France et New York. C’est très beau, à la fois poétique et troublant, drôle et révoltant. Révoltant, car on sent parfaitement à quel point il a été difficile pour le jeune homme de briser le carcan.

Femmes dégradées

Il confirme. «Longtemps, j’ai été coupé en deux. D’un côté, je faisais tout pour correspondre à l’image que souhaitaient mes parents: bon élève au Collège Calvin, basketteur sélectionné dans l’équipe cantonale, futur diplômé en droit, recrue à Colombier, etc. De l’autre, je vivais mes fantasmes en sourdine, d’autant que je ne me les avouais même pas à moi-même: une attirance pour les garçons, un goût pour les déguisements, une passion pour les chanteurs décadents…»

Mais l’aspect le plus dérangeant que le cinéaste a courageusement conservé dans son documentaire, c’est sa violence contre les femmes. Que ce soit dans ses livres d’école ou dans de petits films qu’il tourne avec ses copains de Cologny, commune huppée de Genève, le jeune Stéphane les transforme toutes en «salopes ou coincées». Et se montre particulièrement virulent contre les «broute-gazon». «Tout ce qui me permettait de clamer au monde que je n’étais pas une tapette était bon», appuie le réalisateur.

Formation aux Etats-Unis

Une vie coupée en deux. L’observation vaut aussi pour sa biographie avant et après son coming out de 1994. Vingt-deux ans de prison dorée suivis de vingt-cinq ans de liberté sans filet. «Oui, je vis à cent à l’heure. Voilà pourquoi je suis installé en partie à Berlin. Là-bas, les discothèques ne ferment jamais et on peut rencontrer de nouvelles personnes chaque semaine.» Sa belle énergie, Stéphane, un temps réalisateur à la RTS, l’a mise au service de l’éducation au respect. D’abord à New York, où il s’est formé durant deux ans à la lutte contre l’homophobie en milieu scolaire. Puis, en 1998, au sein de la commission jeunesse et école de Pink Cross, fédération suisse des hommes gays et bis.

Lire aussi: Homophobie: la manipulation

Enfin, il fonde son propre programme, Lambda Education, et donne des séminaires dans les collèges et gymnases, où il est accueilli par des «doyens courageux», observe-t-il, «car la confusion entre les pédophiles et les pédés plane toujours». A partir de quel âge, d’ailleurs, peut-on parler de l’homosexualité à des enfants? «Très vite, dès 3 ou 4 ans. Bien sûr, on ne va pas décrire l’acte sexuel, mais on peut très tôt dire à des petits que deux hommes ou deux femmes peuvent s’aimer d’amour.» Dans cette idée de visibilité, Stéphane Riethauser a publié en 2000 A visage découvert, le premier ouvrage romand dans lequel de jeunes homosexuels témoignent sans se cacher.

Comme Jean Marais

Un ange passe. On pense à Etienne, à David et à l’Américain Tim, qui ont croisé la route de Stéphane alors qu’il ignorait tout de son homosexualité et qui ont laissé un souvenir tendre à l’intéressé. Et on pense bien sûr à Caroline, la grand-mère rebelle, qui a accepté immédiatement la nouvelle identité sexuelle de son petit-fils préféré. «Au fond, tu es comme Cocteau et Jean Marais», a lâché la businesswoman qui a fait du théâtre dans les années 1940 et terminé sa vie entre peinture et poésie.


Profil 

1972 Naissance à Genève

1994 Coming out.

2000 Sortie d'«A visage découvert».

2004 Mort de sa grand-mère.

2019 Sortie de «Madame», prix du jury à la Documenta de Madrid.


Madame, sur les écrans romands le mercredi 23 octobre.

 

Explorez le contenu du dossier

Publicité