Dürer, Rembrandt, Picasso… Quand elle parcourt les boîtes qui abritent les précieuses collections du Cabinet des estampes, elle ne peut s’empêcher d’afficher un petit sourire satisfait. Stéphanie Guex est depuis octobre dernier conservatrice chargée de l’institution cantonale hébergée par le Musée Jenisch, et elle se sent d’autant plus à sa place qu’il s’agit d’un retour aux sources: elle terminait en effet ses études en histoire de l’art à l’Université de Lausanne lorsqu’elle a entrepris un stage formateur de deux ans au cabinet, alors dirigé par Nicole Minder.

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Les collections sur lesquelles elle veille sont riches de quelque 35 000 œuvres. Si d’autres institutions suisses sont quantitativement mieux dotées, la Vaudoise aime souligner la qualité et la cohérence des pièces précieusement conservées au Jenisch depuis 1989. Elle avoue aussi devoir en partie la préciosité des collections aux partenariats mis en place avec plusieurs dépositaires, comme les fondations William-Cuendet et Pierre-Aubert, les collections du Musée Alexis-Forel, de l’Etat de Vaud et de la ville de Vevey, ou encore le Fonds Decker – c’est d’ailleurs avec celui-ci qu’une exposition consacrée à Dürer et à Rembrandt sera vernie dès que les musées rouvriront leurs portes.

Joyeux hasards

La pandémie de Covid-19? Elle la qualifie de choc, même de tremblement de terre. Mais au-delà des impacts sur les milieux culturels, ce qui l’a le plus affectée, ce sont les rapports sociaux, essentiels, qui du jour au lendemain ont totalement changé. L’impossibilité pour des familles de voir leurs aînés ou de rendre visite à des proches malades l’a au printemps dernier ébranlée.

En fin d’année, alors que la menace d’une nouvelle fermeture planait, le Cabinet des estampes subissait des attaques politiques émanant d’une coalition de droite lui reprochant son coût de fonctionnement, jugé trop élevé pour la ville au regard d’aides cantonales estimées trop faibles. Ce qui n’a pas perturbé plus que cela Stéphanie Guex. «Lorsque j’avais pris en 2004 la direction du Musée cantonal des beaux-arts du Locle (MBAL), des gens s’étonnaient de ma nomination car l’institution était au cœur d’un grand débat politique et annoncée mourante. J’avais un peu l’impression qu’on me disait bonjour et au revoir en même temps…»

L’historienne de l’art pilotera finalement un projet de rénovation qu’elle mènera jusqu’au début des travaux, tout en dépoussiérant la Triennale de l’estampe originale, qui deviendra la Triennale de l’art imprimé contemporain, une étiquette plus compréhensible et porteuse. «Il s’agissait d’un concours international et, suite à des discussions avec Christophe Cherix, qui est ensuite parti au MoMA à New York, on a décidé de le redimensionner au niveau national, afin d’en faire une sorte d’état des lieux de la création en Suisse.» Aujourd’hui dirigé par Nathalie Herschdorfer, une ancienne du Musée de l’Elysée, le MBAL affiche un magnifique dynamisme.

Lorsqu’il s’agit d’évoquer son parcours, Stéphanie Guex parle d’une succession de joyeux hasards. Ses premiers contacts avec le monde merveilleux de l’art remontent à l’enfance. Elle se rappelle une impressionnante tapisserie qui trônait dans la maison familiale – une œuvre de Rosemarie Koczÿ, une amie de sa mère dont quelques pièces font partie de la Collection de l’art brut. Elle garde également un souvenir vivace d’une rétrospective Paul Klee à Gianadda. «Nos loisirs étaient plus sportifs que culturels, je ne sais pas pourquoi on était allé voir cette expo. Mais je me souviens bien que j’avais suivi une visite guidée pour les enfants où, pour la première fois, un adulte me demandait mon avis.»

Après l’obtention de son bac, elle décide de perfectionner son anglais. Et alors qu’elle avait envisagé de séjourner dans la verte et humide campagne britannique, la voici jeune fille au pair à Londres. «Comme je n’avais pas beaucoup d’argent, j’ai beaucoup apprécié la gratuité des musées publics. J’y ai erré, allant parfois ne visiter qu’une ou deux salles.» A la National Gallery, elle est fascinée par deux toiles de Van Eyck, Les Epoux Arnolfini et L’Homme au turban rouge. Sa curiosité s’aiguise. Elle découvre alors les impressions d’Yves Klein réalisées à l’aide de corps de femmes peints. Sa fascination pour les images et ce qu’elles cachent vient de ce séjour londonien, assure-t-elle.

Filigranes en lumière

Des études en histoire de l’art? Une amie la décourage: trop élitiste. «Je me suis inscrite en anglais et en français à Lausanne et en ethno à Neuchâtel, mais après quelques semaines je me suis rendu compte que cela ne me correspondait pas et j’ai échangé l’ethno contre l’histoire de l’art.» Et c’est finalement cette troisième discipline qui deviendra sa branche principale, un mémoire de licence sur la représentation de la ville dans les avant-gardes romandes à la clé.

«Je me suis trouvé au fil de mon parcours une réelle affinité avec le papier. J’aime pouvoir manipuler les œuvres, les avoir entre les mains, regarder les filigranes à la lumière, ce qui est impossible avec la peinture.» A Vevey, où elle pourra proposer trois accrochages par année dans le pavillon dévolu au Cabinet des estampes, Stéphanie Guex se réjouit de défendre l’estampe, un domaine méconnu dont elle regrette le peu d’intérêt qu’il suscite dans le champ académique.


Profil

1975 Naissance à Pompaples (VD) d’une mère allemande et d’un père vaudois.

2004 Directrice du Musée cantonal des beaux-arts du Locle.

2014 Chargée de projet à la ville de Renens, participe à la création de la Ferme des Tilleuls.

2020 Conservatrice responsable du Cabinet cantonal des estampes.

2021 Exposition «Dürer et Rembrandt. La collection Pierre Decker» pour la réouverture des musées.


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