Portrait

Stéphanie-Aloysia Moretti, Madame culture au Montreux Jazz

Depuis bientôt trente ans, la directrice artistique de la fondation du festival imagine des ponts entre pop culture, avant-garde et patrimoine. Portrait d’une exquise esthète, à un jour de l’ouverture de l’édition 2017

Longue chevelure rousse, robe sur mesure dont elle choisit les tissus et dessine les patrons, chaussures design conçues pour marcher longtemps. Enfin ce port de tête haut qui, malgré elle et peut-être à cause d’un nez mutin, lui donne des airs d’aristo. Si ce portrait vite brossé ne vous dit rien, peut-être est-ce parce que vous ne fréquentez pas, ou peu, les arcanes du Montreux Jazz. Depuis 28 ans, Stéphanie-Aloysia Moretti en est une des figures. Une sorte de loup blanc dont le grade de directrice artistique de la Fondation du «plus célèbre festival du monde» dit mal l’épaisseur intellectuelle et la curiosité impeccable. Pilote de l’Academy et d’une partie du programme Out of the Box, la dame s’aborde comme une hédoniste iconoclaste passionnée par les phénomènes de l’hybridation, rompue aux philosophes présocratiques et dont «harmoniser, métisser» est devenu le métier. Rien que ça.

A lire également:  La Montreux Jazz Academy, une autre façon de vive la musique

C’est une «Madame culture», comme la surnommait Claude Nobs, et une mémoire du festival qui s’installe, avenante, face à nous un matin calme à la terrasse des Bains des Paquis, s’enquérant aussitôt de notre bonne forme dans cette langue particulière, unique qu’elle possède, où s’entrechoquent expressions comme issues d’un autre temps et références contemporaines pointues. Ainsi, «mon cher et tendre» est ainsi bientôt lancé pour évoquer son époux. On s’en amuse poliment. Elle, sans nous fusiller pour autant: «Le langage que chacun emploie lui est aussi propre que l’est son style, notamment.» Et toc.

J’adore travailler en équipe, mais j’ai aussi besoin de m’évader pour me consacrer ailleurs à des projets plus intimes.

Fan d’alphabets

Elégante et excentrique ce qu’il faut, Stéphanie-Aloysia possède ce sens aiguisé de la mesure juste. Quelque chose comme une grâce naturelle qui interdit à son contact toute formule familière. Ainsi, l’appeler «Stef»? On n’y pense pas en cette matinée. Par trop vulgaire lorsqu’il s’agit de cette Fribourgo-Tessinoise, globe-trotter fascinée par «tout ce qui fonde la mécanique, ce qui fonctionne» et qui, à 40 ans passés, s’est mis en tête de reprendre ses études à l’Ecole du Louvre. «Au départ, j’ai une formation d’employée de commerce, dit-elle. Plus tard, j’ai fait arabe littéraire comme branche à option durant mes études de philo et de grec ancien durant celles d’histoire de l’art. J’aime les alphabets autres. Elles contribuent à nous faire voir les choses sous des angles différents.» Ignorez ses airs tranquilles, alors.

Madame Moretti ne chôme pas. Jamais. Preuve en est les deux thèses qu’elle poursuit simultanément, partageant son temps entre Paris, Vevey où elle vit, et les bureaux du Montreux Jazz, d’où elle imagine des projets incisifs ou barrés. «C’est mon mode de fonctionnement, jure-t-elle. J’adore travailler en équipe, mais j’ai aussi besoin de m’évader pour me consacrer ailleurs à des projets plus intimes.»

«Devant tous les dieux»

A d’autres, pareille hyperactivité paraîtrait une montagne à affronter. Pas pour cette amatrice d’histoire, témoin de la chute du Mur depuis Prague où elle s’était provisoirement installée, et qui voit dans la convergence de ses occupations artistiques et universitaires un «ensemble cohérent capable de modifier la vision que le public porte sur le monde qui l’entoure». Une philosophie en partie glanée auprès de Claude Nobs, fondateur du Montreux Jazz, dont elle rejoint l’équipe en 1989. Stéphanie a alors 20 ans. Elle rentre de huit mois passés en Nouvelle-Zélande. Installée dans les bureaux du festival, elle y découvre un «état d’esprit artisanal» et, auprès de Nobs, qu’elle évoque toujours comme son «mentor», une philosophie fondée sur une volonté presque excessive d’entreprendre.

A lire aussi:  Mathieu Jaton: «L’argent endort. 
Moi, j’aime prendre 
des risques»

«Pour lui, rien n’était impossible, se souvient-elle. Il défendait qu’il faut savoir exactement ce que l’on désire et mettre toutes ses forces afin que cela puisse advenir. J’ai fait mienne cette mentalité, l’élargissant à tout ce que j’entreprends.» Soit des marches fameuses poursuivies à travers l’Europe, et dont l’une s’acheva à Rome par son mariage «devant tous les dieux», comme elle dit, s’étonnant sitôt: «Pourquoi faire une lune de miel après s’être marié? Cela a plus de sens de se connaître dans le dénuement avant.» Ou encore ces workshops qu’elle organise durant la quinzaine montreusienne, et où des scientifiques dissèquent pour les néophytes «ce qui se cache réellement derrière notre amour de la musique.» Soit un partage, une curiosité, une indépendance de forme et de ton.

Des qualités qu’on reconnaît fort à l’initiatrice des soirées «Eastern Delights» ou «Jazz Meets Classic» que programme chaque année la Fondation. «Ce projet entend réunir deux typologies de publics jugés différents et qui ne se côtoieraient d’ordinaire jamais. Permettre cette ouverture à l’autre, c’est cela notre responsabilité de programmateur.» Et d’évoquer maintenant la soirée «Bachspace» à venir, le choc annoncé entre Bugge Wesseltoft et Henrik Schwartz, et Levitation à St Maurice. Là, soudain, d’espiègle, le visage de Stéphanie-Aloysia prend des airs solaires.

Infos sur le site officiel de la Montreux Jazz Artist Foundation.


Profil

1968 Le 25 décembre, naissance dans le canton de Fribourg

1990 Intègre l’équipe du Montreux Jazz Festival

1999 «Epousailles devant tous les dieux» à Rome, après deux mois de marche depuis le Valais

2008 Création de la Montreux Jazz Foundation 2, ancêtre de la Montreux Jazz Artists Foundation

2010 Etudes d’histoire de l’art à l’Ecole du Louvre, Paris

Publicité