Il faut pendant cinq minutes converser avec un jazzman new-yorkais pour saisir l'aura dont bénéficie l'Europe à ses yeux. L'attrait n'est certes pas né hier. Tous les grands improvisateurs américains, de Louis Armstrong à John Zorn, doivent une part substantielle de leur carrière à leurs dévots du Vieux Continent. Que ces derniers appartiennent aux professionnels de la musique ou aux amateurs frénétiques. Alors, si Steve Coleman, prototype du créateur de Manhattan, inventeur d'un courant black en constante mutation, signe un contrat avec Label Bleu, petite entreprise d'Amiens, la surprise est relative. Et pourtant. Aujourd'hui la majorité des artistes créatifs ou d'avant-garde américains survivent grâce aux organisateurs de concerts ou aux labels européens qui consacrent des fonds importants à la promotion de ces musiciens d'outre-atlantique. Explication d'une love story transcontinentale.

A New York, cité colossale dont on dit souvent qu'elle constitue le centre absolu de l'aventure jazz et celui de la création contemporaine, le fossé sidère entre le nombre de musiciens (incalculable) et le nombre de lieux où ils peuvent se produire (piteux pour une ville dont la population dépasse, et de loin, en importance celle de la Suisse). Le courant juif, qui allèche les festivaliers d'Europe, possède un seul temple miteux, le club Tonic, qui n'accueille qu'une centaine de spectateurs au maximum. Et des musiciens de l'acabit de John Zorn, Marc Ribot ou Dave Douglas, dont les ventes se comptent par milliers en France et en Allemagne, voient leur production discographique presque inaccessible dans les grandes chaînes de distribution. Même un musicien comme Steve Coleman, dont chaque production atteint la vingtaine de milliers d'exemplaires écoulés, est pratiquement ignoré dans son pays.

Selon Pierre Walfisz, directeur artistique de Label Bleu depuis un an, les musiciens de jazz américains ont toujours possédé un prestige supérieur à l'étranger que dans leur propre pays: «Aux Etats-Unis, certains artistes qui sont chez nous des légendes sont absolument inconnus. En France, nous connaissons des réseaux de distributions, une logique de subvention massive des festivals et des médias généralistes ouverts à la nouveauté.» Un pianiste comme Cecil Taylor, par exemple, qui peut remplir des salles d'un millier des personnes, même en Suisse, ne peut se permettre de jouer plus d'une fois par année dans un club new-yorkais s'il veut faire le plein. D'abord dévolu aux musiques improvisées françaises (Henri Texier, Louis Sclavis), Label Bleu commence donc à développer son catalogue du côté américain. Le guitariste Gary Lucas, le clarinettiste David Krakauer et, maintenant, Steve Coleman ont rejoint l'écurie.

«Nous offrons un véritable accompagnement de production, affirme Pierre Walfisz. Contrairement aux majors américaines qui n'ont ni la patience, ni l'envie de développer un artiste comme Steve Coleman. Chez BMG (Ndlr: troisième groupe de production mondial), Steve Coleman ne pouvait pas sortir des albums plus expérimentaux gratuits, comme il le fera chez nous. De mon point de vue, ces produits distribués aux concerts serviront à développer le public de Coleman. Une major ne peut comprendre cette logique.» Label Bleu, qui ne s'était jusque-là pas particulièrement démarqué par son intrépidité en terme de publications, s'apprête même à sortir un disque des trois rappers new-yorkais d'Opus Akoben, anciens membres du groupe de Steve Coleman Metrics. «Personne ne comprend rien à cette musique, qui est au croisement des genres, donc cela m'excite, jubile le directeur artistique.» La remarque serait sans doute impensable dans la bouche d'un producteur de major américain.

L'Europe comme Eden de l'avant-garde américaine. Les maisons Enja, ECM, WInter & Winter, le label suisse HatHut, la petite collection Between The Lines ou la nouvelle structure suédoise Crazy Wisdom semblent le démontrer. Pour Pierre Walfisz, il y va aussi d'une nécessité de renouvellement: «Si nous signons des artistes new-yorkais, c'est parce qu'il me semble que c'est là que cela se passe maintenant. Aux Etats-Unis, on observe un autre niveau d'exigence parmi les musiciens. Ils ne connaissent pas la notion d'intermittents du spectacle, ni de subventions. Ils donnent un mauvais concert à New York et ils sont grillés dans toute la ville. Cela nourrit l'émulation.» D'où le paradoxe d'un continent économiquement favorisé qui puise ses forces culturelles parmi ceux qui doivent se battre pour leur survie.