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Steve Jobs (Michael Fassbender), un personnage ambitieux, calculateur et revanchard qui a gagné son succès grâce, notamment, à son sens du show.
© Universal

Cinéma

«Steve Jobs», tout est pardonné

Le «biopic» du fondateur d’Apple concocté par Aaron Sorkin et Danny Boyle choisit une forme théâtrale pour raconter le fossé entre le génie public et la figure privée plus problématique

A défaut d’avoir inspiré un nouveau Citizen Kane, Steve Jobs peut être plutôt satisfait: depuis sa mort en 2011, biographies et films à son sujet se suivent un rythme soutenu, avec même un opéra annoncé pour l’an prochain! Après l’honnête Jobs de Joshua Michael Stern avec Ashton Kutcher et le documentaire plus critique Steve Jobs: The Man in the Machine d’Alex Gibney, voici le film le plus attendu. Un temps pressenti, David Fincher a beau avoir passé la main à Danny Boyle, et Christian Bale cédé le rôle à Michael Fassbender, ce projet «inspiré par la biographie autorisée de Walter Isaacson» reste avant tout l’enfant du scénariste vedette Aaron Sorkin (The Social Network, la série A la maison blanche/The West Wing). Lequel y a brossé à nouveau le portrait captivant d’un leader peut-être visionnaire mais sûrement pas parfait, à travers ses démêlés avec son entourage.

Confronté à la difficulté de rendre justice à un caractère aussi complexe et à évoquer une révolution dont on n’a pas encore fini de mesurer l’ampleur, Sorkin a ici renoué avec ses racines théâtrales (sa pièce Des Hommes d’honneur/A Few Good Men, portée à l’écran avec Tom Cruise et Jack Nicholson). D’où ce film structuré en trois actes situés chacun une demi-heure avant la présentation publique d’un nouveau produit, qui offre clairement une interprétation du personnage plutôt qu’il ne prétend faire œuvre biographique ou historique. Peut-être pas de quoi donner du très grand cinéma, mais au moins un résultat qui, grâce aussi au dynamisme visuel de son réalisateur, tranche avec la routine du «biopic» traditionnel.

De HAL à l’iMac

Le film s’ouvre avec une étonnante archive de 1974 où l’auteur de science-fiction Arthur C. Clarke (2001: l’Odyssée de l’espace) prédit devant un ordinateur géant un avenir interconnecté et globalisé où ces machines seront devenues aussi communes que des téléphones. Dix ans plus tard, un Jobs âgé de 29 ans s’apprête à présenter le premier ordinateur personnel Macintosh, annoncé par une fameuse publicité (signée Ridley Scott) inspirée par le 1984 d’Orwell. Tandis qu’un bug technique met tout le monde sous tension, son ex-partenaire Steve Wozniak lui demande en vain de créditer son apport décisif et son ex-petite amie Chrisann lui réclame assistance pour leur fille Lisa, qu’il n’a pas reconnue. En 1988, après l’échec commercial du Macintosh et son éviction d’Apple, Jobs met son ex-employeur sous pression avec son projet NeXT, un ordinateur en forme de cube noir, et règle ses comptes avec John Sculley, le DG qui l’avait viré. En 1998 enfin, un Jobs redevenu le gourou d’Apple savoure sa victoire en lançant l’iMac. S’il se montre intraitable avec ses anciens associés, il s’humanise aux yeux de Lisa.

Ceux qui auraient déjà vu Jobs ou lu la biographie d’Isaacson partiront avec un avantage certain pour saisir tout ce qui se joue ici, mais aussi reconnaître la part de l’artifice. A chaque acte, les mêmes personnages se retrouvent comme par hasard en interaction dans les coulisses de l’événement. Et même si de brèves séquences de montage assurent les jointures, comblant, avec quelques flash-back, les principaux «trous» du récit, l’essentiel réside bel et bien dans le dialogue. Acéré, presque too much, ce dernier est du pain béni pour les comédiens. Avec toute l’intensité qu’on lui connaît, Michael Fassbender fait oublier son manque de ressemblance avec le modèle pour devenir ce Jobs aussi brillant qu’arrogant et mesquin. En face, Kate Winslet lui tient tête dans le rôle de sa plus proche collaboratrice, la directrice de marketing Joanna Hoffman, tandis que Seth Rogen (Wozniak), Jeff Daniels (Scully) font également merveille.

Danny Boyle neutralisé

Il n’empêche que tout ceci a aussi un côté épuisant. On peut ainsi caler devant des tirades du style: «Dieu a envoyé son fils sur Terre pour commettre un suicide et pourtant tout le monde l’aime pour avoir créé les arbres». Se lasser à voir Jobs s’emporter en arpentant de longs couloirs, prouver à chaque échange son ego surdimensionné et traiter globalement les autres comme des pions sur son chemin. Ambitieux, calculateur, revanchard, son vrai talent, à défaut d’avoir jamais conçu ou bricolé quoi que ce soit, résiderait dans ses intuitions, sa «direction d’orchestre» et son sens du show. Et la clé de ce caractère dans une jeunesse malheureuse d’enfant adopté («Retrouver mon père? A quoi bon, pour qu’il me colle un procès?»).

Autant on peut admirer le brio de Danny Boyle à traduire visuellement ce portrait chargé et verbeux, changeant au passage discrètement de qualité d’image (16mm, 35mm puis digital), autant son travail reste ici celui d’un simple exécutant. Et lorsqu’arrive un final aussi manipulateur que celui de Slumdog Millionaire, qui absout soudain Jobs de toutes ses fautes, il y a de quoi rester dubitatif. Est-ce bien suffisant? N’aurait-il pas été possible d’aller plus loin, en suggérant par exemple un lien entre les paradoxes du concepteur et ceux de sa machine, qui nous connecte tout en nous isolant? En pointant mieux la dimension totalitaire de son œuvre? Bref, le film qui se coltinerait vraiment avec l’héritage de l’«i-responsable» qui a transformé notre monde pour le meilleur ou le pire, reste encore à imaginer.


** Steve Jobs, de Danny Boyle (Etats-Unis – Royaume-Uni 2016), avec Michael Fassbender, Kate Winslet, Jeff Daniels, Seth Rogen, Michael Stuhlbarg, Katherine Waterston, Perla Haney-Jardine. 2h02

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