Il n’y a pas deux Steve McQueen. Enfin, oui, il y a aussi le magnifique interprète de Bullitt, Papillon ou La Grande Evasion. Mais, au-delà de cette homonymie, il n’y a qu’un Steve McQueen faiseur d’images aujourd’hui. C’est bien le même homme qui, d’un côté, emploie les grands moyens du cinéma pour accompagner jusqu’à la mort Bobby Sands, militant irlandais gréviste de la faim (Hunger, 2008), ou faire partager les affres d’un trentenaire new-yorkais addict au sexe (Shame, 2011) et, de l’autre, photographie les nuages se reflétant sur le bitume humide. Cela donne deux images où se rencontrent le ciel et la terre (More, 2001), exposées au Schaulager de Bâle dans le cadre de la première grande rétrospective consacrée à l’artiste britannique.

Steve McQueen passe de la photographie à la pellicule, de l’installation à la projection, non pas pour expérimenter des médias différents mais simplement pour répondre à la nécessité de son sujet. Cette exposition est l’occasion de voir comment l’artiste s’empare du réel, le cadre, l’éclaire, le sculpte. Oui, ici, il s’agit de voir. Rien n’est fait pour être aperçu. Steve McQueen tourne autour des corps pour les livrer à notre regard, mieux, pour donner à voir leur rapport au monde.

C’est le cas dans Bear, une vidéo (mais la scène a été tournée en 16 mm) qui l’a fait connaître en 1993. Deux hommes noirs dans un face-à-face d’une dizaine de minutes où passe un dégradé de sentiments. Nus, ils luttent, et on pense qu’il y va de leur vie, puis la lutte devient danse, complicité. A Bâle, le film passe en boucle sur un écran du triptyque autour duquel les visiteurs peuvent tourner. Sur les autres faces, d’autres vidéos en noir et blanc des années 90, sans son, toutes construites sur cette relation tripartite, entre le(s) corps, le regard (celui de la caméra) et l’espace.

Plus récemment, en 2009, c’est autour de la Statue de la Liberté que Steve McQueen a tourné. La pièce s’appelle Static, comme cette grande dame habillée de cuivre. Plus de noir et blanc mais une symphonie de pastels conduite par l’éclairage naturel sur la statue et sur la ville. Quand le bruit de l’hélicoptère s’éteint, on se sent oiseau.

C’est aussi un jeu fascinant entre l’immobilité et le mouvement que Running Thunder, un film en 16 mm de onze minutes, présenté sous forme d’installation. Un cheval est couché dans l’herbe. On guette un cil qui battrait, la peau qui se soulèverait, au milieu de l’herbe frémissante, des insectes tournoyant. C’est à celui qui regarde de donner le verdict de la mort. Pour cela, une fois encore, il faut rester devant ce cheval, ne pas juste l’apercevoir, ne pas l’abandonner. Steve McQueen, qu’il soit cinéaste ou artiste visuel, ne semble jamais tout à fait fabriquer ses images, mais plutôt donner à partager un point de vue, une rencontre. Cela peut donner un court métrage comme Giardini, présenté dans le pavillon britannique de la Biennale de Venise en 2009. C’est une visite hors saison de ces jardins vénitiens où se presse le monde de l’art une année sur deux. Mais l’hiver venu, voici des feuilles mortes, des ombres, des lévriers errants…

Cela peut donner aussi Barrage, des photographies prises à Paris en 1998. On n’y voit de la Ville-Lumière que des bouts de caniveaux, là où les Parisiens jettent des serpillières, de vieux vêtements, ou des bouts de moquettes ficelés avec soin pour canaliser les eaux. Comme autant de sculptures urbaines, de petits gestes anonymes d’arte povera.

Cela donne encore Charlotte, qu’on regarde avec les poils qui se dressent sur la peau. Des images rouges, comme si notre œil était blessé, donnent à voir un œil en gros plan. Un doigt effleure l’iris clair. Steve McQueen touche un des plus beaux regards du monde, celui de Charlotte Rampling.

Steve McQueen dit volontiers qu’il pensait devenir peintre en entrant dans une école d’art en 1989. Il dit aussi que c’est sa «Swiss girl friend» d’alors qui lui a fait découvrir le cinéma. Aujourd’hui, un musée suisse, en partenariat avec The Art Institute of Chicago qui a déjà présenté cette rétrospective, donne l’occasion de regarder le chemin parcouru depuis ces séances.

Steve McQueen, Schaulager, Münchenstein (BL), jusqu’au 1er septembre. www.schaulager.org

Steve McQueen touche un des plus beaux regards du monde, celui de Charlotte Rampling