«Quand tu crois en des choses que tu ne comprends pas, alors tu souffres/La superstition n’est pas le bon chemin.» Le clavinet allemand s’échappe. Un petit riff racé, vaudou, c’est drôle: Stevie Wonder vient de faire la claque pour le bon Dieu, bardé d’évangélismes de bonne composition, il chante qu’il déteste la magie avec les outils mêmes de la magie. «Superstition» en clôture de ce sabbat montreusien. D’un pas de zombie en apesanteur, enroulé dans un boubou africain, le sorcier s’en va. Il glisse un dernier geste vers cet esprit qui a rôdé toute la nuit, Claude Nobs, lutin dionysiaque qui avait rêvé ce moment, et il s’en va.

Il y avait tout pour que rien ne marche. Les cortèges de sponsors, badgés, avançant en files indiennes derrière des pancartes, avant l’ouverture du bal. On dirait la visite d’un musée géant où il faut être vu plutôt que voir. Le parterre assis, de partenaires qu’on filme à tout bout de champ et qui ont l’air de s’assoupir entre deux photos glanées pour Facebook. La cohue du vrai public, dans le fond, debout, coincé, asphyxié, auquel on distribue de rares bouteilles d’eau pour éviter le drame. La belle annonce de Quincy Jones qui raconte comment les usines ont ajouté un mixeur, donc des notes bleues, aux synthétiseurs pour que les Noirs les achètent. Et puis le vide.

De longues minutes d’attente. Derrière sa table, l’ingénieur enfile de sales tubes qui refroidissent la salle. On apprendra beaucoup plus tard de la bouche de l’intéressé que Stevie Wonder se sentait mal avant d’entrer sur scène, qu’il aurait pu annuler un concert anticipé depuis presque cinquante ans. Stevie à Montreux. Un lieu paradoxal où tout le monde était venu sauf lui. Quand il arrive enfin, se guidant seul jusqu’au clavier, le crâne nu serti de tresses rastas, il n’en paraît rien. Il faudrait écrire un livre, uniquement sur la voix de Stevie. Cette voix de Dorian Gray de la guinche nordiste, des usines du Michigan. Une voix d’enfant depuis 64 ans.

Les graves ressemblent à des falsettos de contre-ténor, tranchants, comme passés par le fil d’un rémouleur. Le vibrato est si maîtrisé qu’il se propage jusqu’au balcon de cerisier qui menace de danser. Et les aigus. Ils demandent chez lui, depuis toujours, un effort si intense, une espèce de gifle sur les cordes, une tension zen qui se dissout chaque fois en soul pure. La voix de Stevie Wonder est parfaite parce qu’elle a gardé l’amplitude de sa jeunesse mais qu’elle s’est étoffée des infimes ridules du savoir. D’emblée, après cette reprise de Marvin Gaye qui chante la douceur, le reggae brutal de «Master Blaster» souffle les doutes: Stevie n’a pas trop attendu pour venir à Montreux.

En trois albums, dans les années 1970, Stevie Wonder avait assis suffisamment de stances pour y capitaliser une carrière entière. Il lui reste encore «Ebony and Ivory», «I Just Called To Say I Love You», quelques antiennes des années 80, pour éveiller l’intérêt des retardataires. Mais en gros, tout s’est joué là, dans l’âme prolifique d’un garçonnet prodige, muté en multi-instrumentiste, en révolutionnaire érotique. Il peut se permettre même d’en oublier, des hymnes, comme «Isn’t She Lovely?», alors que la destinataire du morceau, sa fille Aisha, est sur scène dans les chœurs. «Higher Ground» en majesté, rock’n’roll comme jamais, «Don’t You Worry’bout a Thing», «Living for the City», la puissance expressive d’une musique noire américaine qui arrive là à son point de fusion.

Quincy Jones, le compagnon de Miles Davis, le producteur de Michael Jackson, reste dans la coulisse pendant les deux heures du spectacle. Il veille sur les ébats. Il influe sur la marche des événements, à sa manière funky. Quand Stevie reprend, l’air de rien, avec une nonchalance de palefrenier mississippien, «Billie Jean». Qu’il swingue ses tubes, ou qu’il pose en passant «Giant Steps» de John Coltrane, avec un solo de piano brouillon qui inscrit malgré tout le chanteur dans une lignée. Très brouillon. Certains le regrettent. Stevie Wonder avance vers une interminable joute de percussions, des cajons de flamenco; là aussi le génie trébuche face à son armada de frappeurs impérieux. Il y a des longueurs, pourtant, qu’on aimerait perpétuer. Stevie est chez lui. La sensation, à plusieurs reprises dans ce récital au vent frais, d’assister à un bœuf intime. Le musicien cherche, déjoue, il aurait pu enchaîner ses tubes, avec un orchestre au doigt, à l’œil. Il décide de voir venir.

La musique est faite de cela. De construction. De rythmes cassés. De fausses pistes. Et d’éclats. Stevie Wonder est si sûr de son fait qu’il a abandonné toute velléité de démonstration. Une note ratée le conduit sur un morceau qu’il n’avait pas prévu. Sa dizaine de musiciens le rattrape au vol. On dirait une formation d’avions de chasse dont le meneur veut tester la résistance nerveuse de ses élèves. Qui m’aime me suive. Une vocalise opératique mène à une reprise des Beatles. Un duel avec le public se retourne en blues d’académie. Même ses digressions parlées, dont on devrait envoyer la transcription au sentencieux petit Pharrell, ne brisent pas le vol. Un humanisme simple, frappé au coin du bon sang, des luttes contre l’apartheid, contre le racisme, dans le sillage de Martin Luther King.

Même les prêchi-prêcha de pasteur baptiste, chez Stevie Wonder, ont une sensualité et une grâce qui rappellent un fait d’évidence: toute la musique afro-américaine est née dans ce carrefour où se défient diables et dieux. Il aurait pu continuer encore. Il ôte ses lunettes fluo, essuie son visage et son regard absent, il en a fini avec «Superstition». Même les affalés des premiers rangs se sont dressés. Wonder, la petite merveille de Detroit, organise la troisième mi-temps. Une chorale de séduction où les spectatrices chantent en quinconce avec les spectateurs. Quand il voit que cela marche modérément – les Suisses n’ont pas, c’est un euphémisme, la syncope naturelle –, il reprend l’affaire en main.

Stevie en maître de musique. Il promet (un contrat oral fait loi ici-bas) qu’il reviendra l’année prochaine. On ne demande rien de plus.