Au cœur de la Toscane, mois d’août, sous le cagnard. Deux vélos coupent entre les vignobles et les champs de tournesols. Des virages bien arrondis et une colline douce forment le paysage qui défile sous les pédales du couple. Le périple n’est pas long et finit par s’achever dans la cour d’une vieille bâtisse de campagne. Sting et son épouse Trudie Styler descendent de leur vélo et serrent les mains des présents: quelques dignitaires locaux, des paysans avoisinants et des photographes venus pour fixer la scène.

Le couple est chez lui, dans ce petit paradis rural au sud de Florence, proche de Figline Valdarno. Sting y passe une partie de sa vie. Il fait produire de l’huile d’olive, des saucissons, du miel et d’autres denrées encore, toutes rigoureusement bio, toutes très bien exportées en Angleterre, où elles font des ravages. Dans ses 300 hectares de terre, le chanteur a enraciné une partie de sa mue, celle qui fait de lui un gentleman-farmer plutôt improbable. Sous ces nouveaux habits, il présente désormais ses produits en les accompagnant de vers de Dante et des musiques populaires.

L’autre part de sa mue est audible dans les dernières productions discographiques ou encore lors des concerts qui les soutiennent. Pour s’en faire une idée, il faudrait croiser le passage de Sting à Genève, où il pose ses bagages dimanche soir dans le cadre d’une tournée qui a débuté au mois de juillet. Le fan ou le curieux aura alors affaire à un chanteur transfiguré et à un répertoire remodelé selon les canons de la musique classique. Ce projet, décliné sur disque et sur scène sous le titre éloquent de Symphonicities, constitue la dernière étape d’un recentrage sur le terrain du crossover. Que propose Sting? Un voyage dans son passé, d’où il a tiré un choix de titres (tous à peu près des tubes) orchestrés dans une version symphonique.

La trouvaille n’est pas inédite. Les annales ont déjà enregistré les opérations analogues, plus ou moins abouties, de Tina Turner ou de Randy Newman, pour ne citer que les exemples les plus retentissants. Celle de Sting, tout aussi périlleuse, alterne des réussites plutôt convaincantes à des versions qui laissent dubitatif. «Roxanne» sous les archets du Royal Philharmonic Concert Orchestra? Cela donne une chanson défaite de son nerf et de son énergie post-punk. L’oreille ne s’y accoutume pas. Ailleurs, «English­man in New York»? Une nouvelle version aboutie, fidèle à l’original et gonflée par des effectifs opulents.

Puristes et fans de la première heure tiennent là de quoi tanguer entre redécouvertes heureuses et déceptions sanglantes. Avec Symphonicities, Sting fait le funambule: jamais vraiment mélo ou de mauvais goût, ni tout à fait dans un registre irréprochable, sa pop symphonique laisse songeur. D’autant plus qu’elle est cautionnée par le plus prestigieux des labels de musique classique, l’autrefois austère Deutsche Grammophon. La maison allemande a pris Sting sous son bras avec un contrat qu’on dit millionnaire. Depuis quelques années elle appuie et produit toutes les nouvelles lubies du chanteur.

C’est ainsi que, lorsqu’en 2007, l’homme tombe raide amoureux du répertoire du luthiste John Dowland (1563-1626) – considéré comme le plus grand des compositeurs élisabéthains –, il en fera un disque anthologique, soutenu par la célébre étiquette jaune (Songs of the Labyrinth). Il y posera, sans se soucier véritablement de l’à-propos de l’opération, une voix mate et voilée, terriblement éloignée des normes esthétiques qu’impose cette musique raffinée. Cela lui vaudra pourtant un succès retentissant: en quelque mois il écoulera plus d’un million de copies. La récidive se consomme toujours sur le terrain du crossover, toujours pour le compte de Deutsche Grammophon. Il y a un an, c’est le tour des chants folkloriques du nord de l’Angleterre, choisis et réunis dans un intimiste If on a Winter’s Night… Le disque fait un tabac en se plaçant d’entrée à la première place du classement Classique du magazine Billboard.

Dans les déclarations d’alors, Sting disait combien ce disque hivernal était lié à l’arrivée, dans sa vie, de la saison froide. Aux portes de la soixantaine, l’artiste s’attelle déjà à l’inventaire et tourne les pages de son riche passé. Celles, notamment, qui l’ont vu recueillir, avec The Police, l’héritage du punk entre 1977 et 1984. Puis celles du faiseur de tubes évoluant en solitaire.

Loué par les masses et repu par des ventes colossales (plus de 100 millions de disques en solo!), Sting paraît lancé dans une quête de respectabilité dont il n’aurait somme toute jamais eu besoin. Pas avec les recettes édulcorées du classique, en tout cas.

Sting en concert, avec le Royal Philharmonic Concert Orchestra. Di 26 à 19h, Arena de Genève. (Loc. TicketCorner).