C'est un accident géologique majeur dans le paysage de la musique contemporaine. Un ovni qu'un critique musical de l'époque qualifiait de «feu de camp hippie». Ce 9 décembre 1968, Paris découvrait Stimmung, œuvre présentée par un des compositeurs vivants les plus en vue: Karlheinz Stockhausen. Le choc est retentissant et le constat agite les puristes: l'esprit flower power vient d'infiltrer le monde rigide et codé des faiseurs de musique sérielle, de ces héritiers d'Anton Webern qui ont prolongé et radicalisé la démarche d'un des pères de la seconde école de Vienne. Ce qu'a osé proposer Stockhausen est à plusieurs titres déconcertant.

Dans cette pièce d'à peu près 75 minutes, le compositeur réussit l'exploit de s'isoler, de se démarquer radicalement de ses confrères en revenant à l'hérésie de la musique tonale. C'est le premier blasphème de Stimmung, qui repose sur six voix et un seul accord (!) prolongé sous forme de lente litanie, de scansions hypnotiques, de murmures et de bourdons qui résultent de la production vocale d'harmoniques naturels. L'œuvre dégage ainsi une puissante dose de surréalisme envoûtant. Les chanteurs du Collegium Vocale de Cologne, assis en cercle, sont entièrement plongés dans l'incantation magique. Ils répètent les noms de plusieurs divinités païennes, entrecoupés par des textes érotiques écrits par le compositeur lui-même et par l'énumération des jours de la semaine.

Ce Stockhausen mystique et panthéiste, faiseur d'une musique cosmique, est loin, très loin des tendances fortes en matière de musique contemporaine. Il ne se pose pas en gardien de l'orthodoxie sérielle, rôle qu'endosse avec fierté Pierre Boulez. Il n'est pas non plus dans une démarche d'agitateur politique et d'idéologue, qu'incarne Luigi Nono lorsqu'il compose, durant ces années-là, contre la guerre au Vietnam ou pour l'émancipation des masses ouvrières.

Stockhausen est obsédé par d'autres préoccupations, par une quête métaphysique qui le pousse entre autres à beaucoup voyager et à s'intéresser aux ruines laissées par des civilisations disparues. Les mois qui ont précédé la composition de Stimmung, il les a passés au Mexique où il a été transporté par les traces culturelles des empires aztèque et maya. Il rapportera cette fascination aux Etats-Unis et il la restituera sous la forme d'une œuvre hallucinée.