Kongresshaus, Zurich, 1660 places. La salle est archi-comble et l'assistance en délire, tapant des pieds et des mains sur le sol, la tête, les cuisses, bref, partout où elle le peut. Motif de cette extériorisation peu commune: Stomp, show au titre choisi parce qu'il sonne bien, qui déchaîne les foules de New York à Tokyo depuis sa création en 1991 à Brighton. Déjà présenté sur les bords de la Limmat il y a deux ans, il y revient avec un succès renouvelé, en attendant de tester le public romand en février.

Une anti-comédie musicale

Mais de quoi s'agit-il? D'un spectacle qui ne ressemble qu'à lui-même, et qui pourtant puise à tous les genres connus, d'ici ou d'ailleurs. D'une anti-comédie musicale, style underground. D'un univers où huit hommes et femmes vêtus à la diable et paumés façon Deschiens auraient perdu l'usage de la parole pour ne plus s'exprimer que par des sons, des mouvements et des mimiques. Des sons rythmés avec une précision étourdissante – où le moindre dérapage serait fatal. Des mimiques à la Buster Keaton, aussi expressives et froidement drôles que dans un film muet anglais. D'histoire, il n'y en a pas. Juste des individus qui rivalisent entre eux de virtuosité pour créer les rythmes et les mélodies les plus construites à partir des objets les moins nobles qui soient – ou les plus primitifs: les parties du corps. On pourrait retitrer Stomp les Poubelle Boys and Girls.

Derrière cette structure archi-élémentaire se déclinent tous les arts du rythme, du plus archaïque au plus sophistiqué. Comme si une bande de jeunes, plantés dans la rue, décidait de faire du bruit et finissait par passer en revue les cultures du monde, dans une savante chorégraphie. En se dépensant sans compter, sueur à l'appui.

Le décor évoque une arrière-cour délabrée, où l'on trouve des barils peints et une grille sur laquelle sont accrochées des tôles cabossées, des panneaux de signalisation, des pancartes de pub: autant d'objets sur lesquels on pourra taper. Premier numéro: les membres de la troupe arrivent un par un, armés d'un balai. Le rythme naît du frottement, qui finit en flamenco. Deuxième numéro: les danseurs-percussionnistes se lancent dans un exercice éblouissant de claquettes, gros godillots aux pieds. Plus tard, on reconnaît des danses africaines tribales ou des chorégraphies japonaises. Le spectacle est une enfilade de sketches, dont le prétexte est à chaque fois un nouvel objet sonore. L'on passe ainsi de la boîte d'allumettes au Zippo, du tuyau en caoutchouc à la vaisselle mouillée, des ventouses – pour toilettes – aux balayettes, sans oublier les parties du corps. D'un sketch à l'autre, on s'attache aux personnages: chacun est typé, du plus gaffeur au plus habile, façon clown blanc et son auguste.

Magistraux, ces Anglais. En plus, ils se fendent d'un cours express de rythme, et cela marche: le public claque des doigts en chœur. A l'heure actuelle, cinq troupes interprètent Stomp tout autour du monde avec le même bonheur. A titre indicatif, le 14 juillet 1996, on jouait la 1000e représentation à l'Orpheum de New York City. «Ça a commencé avec une troupe; plus tard, c'est devenu un show. Stomp est maintenant un concept, qui dépasse de loin le show», commente Steve McNicholas, l'un des deux créateurs du spectacle. On peut le croire: c'est en fait un produit idéal pour l'exportation, sans mots prononcés, mais avec un langage universel de rythmes et de sons, et une esthétique multiculturelle dont les références vont des tambours du Burundi au kodo japonais. Mais, à l'instar des produits parfaitement manufacturés, il manque à Stomp un supplément d'âme, un rien qui détonne dans cette machine impeccablement huilée. S'en tenant à un cadre très strict, il est ce qu'il est: une suite de numéros sans évolution dramaturgique. Le spectacle pourrait avoir plusieurs fins, il recommence à chaque fois, et l'on finit par se demander quel sera le prochain objet prétexte au sketch suivant… A cela, Luke Cresswell – l'autre créateur – a une réponse: Stomp n'a ni contenu ni message, il est un pur divertissement. Soit: il faut le prendre pour ce qu'il est.

«Stomp», le film?

Mais qui sont les créateurs de cette aventure juteuse – il y a bien sûr également la vidéo, les t-shirts, les Zippo, les tasses «Stomp»? Luke Cresswell a d'abord appartenu à une troupe de cabarettistes des rues qui a connu un grand succès au Festival d'Edimbourg – et a tourné une série pour Channel Four. Puis, en tant que batteur et programmateur, il a œuvré pour Bryan Ferry, Elvis Costello ou Bette Midler. Steve McNicholas, chanteur et comédien, s'est notamment retrouvé dans les Flying Pickets. Les deux compères se sont associés en 1986 pour fonder une troupe de danse, Yes/No people, qui a fait fureur, puis pour se lancer dans les spots publicitaires et les courts métrages. Aujourd'hui, ils songent à Stomp, le film. Rien ne les arrêtera.

Stomp: Kongresshaus, Zurich, jusqu'au 1er août, tél. 01/269 81 81; il reste quelques places le soir à la caisse pour jeudi, vendredi et samedi. Pour dimanche, on peut encore réserver. Théâtre de Beaulieu, Lausanne, du 8 au 13 février 2000, rés. Ticket Corner Opus One. On peut commander la vidéo au tél. 0180 55 11 5.