Théâtre

La stratégie des Suisses pour percer à Avignon

La Française Laurence Perez, directrice de la Sélection suisse, offre aux quatre créateurs choisis des conditions de rêve pour affronter la grande foire du festival off. Elle dévoile son plan de bataille

Le Festival d’Avignon, c’est comme le tour de France. Ça démarre en douce ce mercredi, puis ça se durcit sous les hourras d’une foule de plus en plus fervente, des dizaines de milliers de spectateurs qui chassent la sensation, l’instant de grâce, la formulation inédite dans une offre gargantuesque, 1200 spectacles à l’affiche du Festival off d’Avignon. C’est dans cette catégorie que Pro Helvetia et la Corodis – Commission romande de diffusion des spectacles – lancent pour la première fois une Sélection suisse: quatre créations qui sont autant d’ascensions planantes du mont Ventoux, de promesses de lendemains qui chantent, c’est-à-dire de débouchés sur le marché.

Jugez plutôt. Le bouquet comprend la désormais phénoménale Conférence de choses de l’acteur Pierre Mifsud et du metteur en scène François Gremaud. Mais aussi Une femme au soleil, nuit argentique de la chorégraphe Perrine Valli. Et encore Traumboy, confession d’un travailleur du sexe incarné par le performer zurichois Daniel Hellmann. Sans oublier King Kong Théorie, adaptation poignante et honnête du texte de Virginie Despentes par la jeune Emilie Charriot, diplômée en 2012 de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande à Lausanne. Tous ont été choisis par Laurence Perez, chargée par Pro Helvetia et la Corodis de cornaquer une opération qui sera réitérée en 2017 et 2018.

«Quatre-vingt candidatures, quatre retenues»

Quatuor gagnant? Disons qu’ils ont le profil pour séduire l’acheteur et s’ouvrir de nouveaux territoires. Mais pourquoi eux? «A l’automne passé, Pro Helvetia et la Corodis ont lancé un appel à candidatures», dit Laurence Perez. «Nous avons reçu quatre-vingt dossiers. J’ai visionné tout ce que j’ai pu et j’ai établi ma sélection: j’ai privilégié des pièces novatrices, contemporaines, certes, mais généreuses dans leur adresse, des créations qui peuvent concerner un large public, à l’image de Conférence de choses. Je voulais aussi que cette sélection soit représentative de la scène helvétique, qu’il y ait de l’humour, de la performance, du théâtre de texte et de la danse. De tout cela se dégage une vitalité critique, irrévérencieuse, mais douce. C’est cette douceur qui me semble caractériser cette sélection.»

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1000 euros l’heure de location pour une scène

Courir en équipe le Festival off d’Avignon est un privilège – le «in», lui, comprend une quarantaine de spectacles. La plupart du temps, les artistes s’y aventurent en petite bande. Ils tractent, paradent, draguent le passant, dans l’espoir de remplir le hangar, la chapelle, voire le théâtre où ils jouent. L’investissement donne des migraines: une scène se loue entre 1000 et 1200 euros l’heure. Mais l’enjeu n’est pas seulement de conquérir l’amateur, il est surtout de taper dans l’œil d’un programmateur. Appartenir à la Sélection suisse, c’est-à-dire à une sorte d’équipe, présente des avantages considérables: la location des salles, les mille et une démarches qu’il faut faire pour attirer un directeur de salles ou un journaliste influent, les frais de logement et de voyage, la technique, tout est pris en charge pour un budget total qui avoisine les 330 000 francs.

«La jungle dans des conditions de luxe»

«C’est la jungle du off, mais dans des conditions de luxe», s’enthousiasme Michael Monney, administrateur de la 2bcompany qui produit Conférence de choses. A l’origine de cette initiative, il y a une demande forte des professionnels, raconte Myriam Prongué, directrice de la division Théâtre de Pro Helvetia. «En 2013, ils ont exprimé le souhait d’être davantage diffusés, notamment via Avignon. La Corodis et Pro Helvetia ont mandaté Michèle Pralong, l’ancienne codirectrice du Théâtre du Grütli à Genève, pour qu’elle développe un concept. Elle a envisagé deux scénarios au moins. Le premier aurait consisté à louer ou à acquérir un théâtre sur place, comme les Belges l’ont fait. Il nous a semblé que cet investissement était démesuré: le festival ne dure que trois semaines. Le second, que nous avons privilégié, est de collaborer avec des structures reconnues, ayant une ligne artistique identifiée.»

«Le rêve, ce serait trois ans de tournée»

«Les Hivernales où se produit Perrine Valli est un haut lieu de danse», poursuit Laurence Perez. «Les professionnels s’y rendent parce qu’ils savent qu’ils pourraient y trouver la perle rare. Le succès d’une présence à Avignon tient à cela d’abord: il faut choisir la bonne salle.» Michael Monney confirme: «Nous avons eu mardi une séance où toutes les compagnies qui jouent à la Manufacture se sont présentées. Le directeur nous a dit que l’été passé, les douze troupes à l’affiche avaient décroché entre 600 et 800 dates supplémentaires, soit une soixantaine par spectacle.»

Car c’est à ça que se mesurera le succès de cette Sélection: au nombre de nouvelles dates de tournée. «Mais aussi aux contacts que nos artistes pourront nouer avec des structures pour d’autres projets», complète Laurence Perez. Le 30 juillet, Pierre Mifsud, Perrine Valli, Daniel Hellmann et Emilie Charriot en auront fini avec les coups de chaleur. Ils feront un premier bilan avec Laurence Perez et son équipe – deux attachées de presse, une chargée de diffusion. «Mais nous les accompagnerons jusqu’en janvier dans leur démarche», précise Laurence Perez. «Le scénario rêvé, c’est trois ans de tournée», s’enthousiasme Emilie Charriot. On est prêt à prendre les paris. L’ascension du mont Ventoux est une histoire d’état d’esprit.

Rens. www.selectionsuisse.ch


Festival in/Festival off

Créé en 1947, le festival in propose une quarante de spectacles choisis par son directeur Olivier Py.

Lancé en 1966, le off déborde aujourd’hui: près de 1200 pièces jusqu’au 30 juillet.

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