Critique: Neeme Järvi et Lilli Paasikivi

Strauss gourmand à l’OSR

Curieuse soirée que celle donnée mercredi soir au Victoria Hall de Genève. Neeme Järvi dirige l’Orchestre de la Suisse romande dans une symphonie de Haydn, accompagne une cantatrice dans des lieder d’Alma Mahler et met en lumière la Sinfonia Domestica de Richard Strauss, œuvre négligée parmi les poèmes symphoniques.

Comme à son habitude, Neeme Järvi survole les détails dans la Symphonie No 85 «La Reine de France» de Haydn. Il se concentre sur les grandes lignes directrices sans rendre justice aux finesses d’une écriture très ouvragée. Les cordes paraissent un peu grossières et cotonneuses. Le pupitre des premiers violons déçoit, pas très unis, insuffisamment propres et articulés. Une lecture trop sommaire, qui s’éclaire pourtant momentanément dans le «Trio» du Menuet, où Neeme Järvi introduit d’intrigantes variations de tempo.

La mezzo-soprano finlandaise Lilli Paasikivi entre alors en scène pour six mélodies d’Alma Mahler orchestrées par le chef finlandais Jorma Panula. Des lieder de format court, entre angoisse, climats nocturnes et touches de sensualité. Alma (qui fut l’élève d’Alexander von Zemlinsky) se distingue par un don mélodique et certaines trouvailles harmoniques sans atteindre le génie de son mari Gustav Mahler auquel on est forcément tenté de la comparer. Un solo de cor anglais «tristanesque» fait immédiatement penser à Wagner, d’autres passages évoquant Zemlinsky et Strauss. Quant à Lilli Paasikivi, la mezzo présente une belle qualité de timbre, ample, chaude – mais elle se laisse emporter par sa voix et ne contrôle pas suffisamment le volume sonore. Son vibrato s’accentue au fil des lieder, jusqu’à devenir très prégnant.

Aux antipodes du climat intimiste des lieder d’Alma Mahler s’oppose la luxuriance de Strauss. La Sinfonia Domestica (qui ne s’élève pas au niveau d’Une Vie de héros ou de la Symphonie alpestre) est une partition bavarde et très gourmande en notes. Elle sollicite tous les pupitres de l’orchestre; elle regorge de traits flatteurs pour les bois (dont un hautbois d’amour) et les cuivres. La petite harmonie de l’OSR s’y montre sous son meilleur jour. Neeme Järvi lui-même semble plus investi dans cette œuvre, goûtant l’humour faussement badin de Strauss. Le violon solo Julian Shevlin, «Konzertmeister» des Münchner Philharmoniker (engagé pour l’occasion), illustre de fines qualités musicales. L’étonnante double fugue qui couronne cette symphonie à programme donne lieu à un déchaînement de traits virtuoses et goguenards. L’œuvre n’en finit pas de finir, l’orchestre atteignant parfois ses limites, mais au moins l’esprit de Strauss est là.