C’est BFMTV qui décrit l’audacieuse stratégie du chanteur. «Le chanteur belge a dévoilé mardi sur un compte Instagram, créé pour l’occasion, les premières images de son clip «Carmen», qui moque les travers de Twitter. C’est le site Buzzfeed qui a ensuite eu la primeur du clip, tout en images animées. L’oiseau Twitter de la chanson porte la patte immédiatement reconnaissable de Sylvain Chomet, réalisateur des «Triplettes de Belleville.» BFMTV, comme tous les autres sites, s’amuse évidemment de l’ironie de la situation, parfaitement assumée par Stromae: «Le nouveau clip crée l’événement sur les réseaux sociaux… que critique justement la chanson.» BFMTV appelle cela boucler la boucle.

Même constat, mais analysé plus littérairement chez Télérama, qui parle de «mise en abyme»: «Le chanteur n’en a pas fini avec les coups d’éclat. Son clip «Carmen», coécrit avec Orelsan et dessiné par Sylvain Chomet, attaque violemment Twitter… mais prend d’assaut les réseaux sociaux […]. «Carmen», la chanson (sixième single extrait de son album «Racine carrée», vendu à 2 millions d’exemplaires), et plus encore le clip, est une charge contre Twitter: on y voit ses utilisateurs se faire broyer par le réseau social, réduits à l’état d’excréments… Tableau d’une société déshumanisée, qui relègue l’homme au statut de victime consentante, car inconsciente. Or loin de se placer au-dessus du lot, Stromae s’y met en scène, aussi victime que les autres, aux côtés d’Orelsan, Jay-Z, Beyoncé, Lady Gaga, Barack Obama, la reine d’Angleterre, ou quelques anonymes.»

Télérama détaille également le dispositif hypersophistiqué qui accompagne toute l’opération: «Enfin, sur son propre site, une carte du monde répertorie, outre ses prochains concerts, les tweets géolocalisés qui le concernent… Assez vertigineux. Stromae, maître du monde? En tout cas, le chanteur, si humain, est en train de virer au mutant. En espérant qu’il ne finisse pas avalé par sa propre créature.»

Et Télérama de s’exclamer: «Mais le chanteur n’a rien d’une victime: tout, dans son clip anti-Twitter, est conçu pour faire le maximum de vues sur les réseaux. Stromae se sert mieux que personne des outils qu’il critique. Comble du cynisme? En tout cas, intelligence aiguë du système.»

Cette intelligence aiguë du système, Jean-Frédéric Tronche, du Nouvelobs.com, la décrypte comme une bataille de Napoléon: «Il y a ce que Stromae dit, et il y a ce qu’il fait. Paradoxe: dans son nouveau clip, le chanteur dénonce les dérives des réseaux sociaux… dont il abuse pour assurer sa promo. Recette d’un succès. Stromae a beau avoir près de 2 millions d’abonnés sur Twitter, il s’attaque au réseau social via… Internet. A la fois beau paradoxe, manière de dynamiter le système de l’intérieur et/ou de faire le buzz: le clip animé de son titre «Carmen» (album «Racine carrée»), dénonce l’addiction aux réseaux sociaux tout en utilisant leurs armes, et leurs charmes.» Et ce, grâce à une stratégie – «départ d’incendie chez BuzzFeed», précédé d’un tir d’artillerie sur Instagram –, un choix délibéré du théâtre des opérations – l’Amérique –, un choix des armes – le dessin animé de Sylvain Chomet –, et une auto-ironie détonante.

Au Figaro, Julie Beyer s’incline: «Si les paroles du titre se moquent déjà de l’influence parfois dangereuse de Twitter, la vidéo met en scène un message nettement plus violent. Obnubilés par leur smartphone, les êtres humains finissent d’abord dans le gosier, puis dans les fientes d’un épouvantable volatile bleu aux grandes dents, lequel n’est pas sans rappeler le logo du célèbre réseau. Au départ représenté par un adorable petit oiseau qui accompagne Stromae partout, il ne cesse de grandir, au même titre que le nombre de followers du chanteur belge, l’empêchant d’avoir une vie sociale stable et équilibrée.»

Bref, où que l’on se tourne dans la presse francophone, c’est l’admiration pour cette opération qui a tout pour plaire, caustique, auto-ironique et bienveillante à souhait. Complètement à l’image de son génial – n’ayons pas peur des mots – créateur.

Et au final, opération réussie: visionnée près de 3 millions de fois sur BuzzFeed, le clip vole de sommet en sommet…