Alors on fonce. Il n’a l’air de rien. Sa petite camisole de tissu quadrillé, demi-africain des indépendances, demi-gentleman britannique au dernier bouton fermé. Sa raie de côté, pas un cheveu qui dépasse. Son corps maigre, jambes baguettes de Tutsi flamand. Et ses yeux fixes, d’une politesse appuyée. Stromae pourrait se comporter légitimement comme un enfant impudique, une starlette planétaire, Prométhée en mocassins. Il s’excuse presque d’être là, trop regardé, trop écouté; il évoque sans cesse «son équipe», il affirme qu’il n’est que le porte-drapeau d’une armée de l’ombre qui œuvre pour «le projet Stromae». Ce n’est pas seulement de l’humilité. Mais l’ambition warholienne de puiser dans l’énergie des autres de quoi accomplir son grand dessein. Tourner la planète en festin dansé, sur des rythmes synthétiques et des textes au cordeau.

On se souvient de cette chanson, «Alors on danse», la friction des forces contradictoires. La musique la plus simple qui soit, d’une légèreté confondante, réalisée, comme on l’a appris au même moment grâce à ses vidéos en ligne de professeur foldingue, sur un ordinateur portable et un clavier de deux ou trois octaves. La machinerie minimale de l’ouvrier mélomane au XXIe siècle, l’autonomie parfaite, ne dépendre ni des studios ni des maisons de disques, ne dépendre au fond que de son propre goût et de ses transports. Une espèce d’eurodance nourrie aux années 1990, le degré presque zéro de la subtilité.

Et ce texte, d’une voix de stentor belge, asséné avec une autorité néoréaliste qui paraît vieille d’un siècle: «Qui dit étude dit travail/Qui dit taf te dit les thunes/Qui dit argent dit dépenses/Qui dit crédit dit créance/Qui dit dette te dit huissier/Oui dit assis dans la merde.» Alors on danse. La la la la. L’oxymore parfait entre le son, primesautier, et le sens, désolé. Stromae publie aujourd’hui son nouvel album. Et la recette n’a pas changé. Il suffit de voir le clip de «Formidable», fausse caméra cachée sur une place de Bruxelles, où il joue le poivrot terminal face à des gens, des flics qui le reconnaissent et manquent de l’interpeller pour ivresse sur la voie publique. Le tout sur une musique de bal forain, le désespoir tranquillement lové entre les syncopes de l’oubli.

«Je joue des personnages. Comme Brel, comme Aznavour, comme Nougaro. Quelle prétention cela serait de vouloir jouer mon propre rôle sur scène, de considérer mon expérience comme assez unique pour être racontée. Il faudrait que j’aie eu cinq vies pour avoir vécu tout ce que je chante. Mon métier, ce n’est pas de me pavaner. Mon métier, c’est de créer de l’émotion.» Au risque de s’y laisser prendre. Après le tournage du clip en question, Stromae se sentait vidé, au bord de larmes. Comme si la solitude alcoolisée qu’il interprétait l’avait contaminé. «Il y a de la mélancolie dans mes textes. Je la trouve plus digne que de la tristesse.» La mélancolie enchantée. Celle de l’enfant abandonné, «Papaoutai», des orgies qui tournent mal, «Ta fête», de la maladie fatale, «Quand c’est».

Stromae est le cas assez unique d’un être qui donne l’impression de divertir en frappant exactement là où la société fait mal. Il ne parle guère de lui, donc. De son père rwandais, mort pendant le génocide. De son enfance européenne, même s’il se livre considérablement dans «Bâtard», récit de l’alternative contrainte du métis. «Cela va au-delà de la couleur de peau. Le bâtard, c’est celui qui refuse d’assumer le choix quand quelqu’un lui demande: tu es avec ou contre moi. Je suis un adolescent attardé de 28 ans qui passe à l’âge adulte. Il y a aussi de l’orgueil à ne pas vouloir faire de choix. Je me suis contenté toute ma vie – c’était mon héritage double qui m’y poussait – d’être diplomate. J’apprends désormais à prendre position.»

Depuis qu’il vend des millions de disques, qu’il accorde des masses d’interviews chaque semaine, il a engagé une styliste, fabrique avec elle une ligne de vêtements, un graphiste, un directeur artistique, un producteur, des tas de gens payés pour réveiller cet énorme paquebot qui pourrait n’avancer plus que par son énergie statique. «J’essaie de garder l’artisanat au cœur de ma méthode de travail. Nous ne sommes pas une industrie. Je ne diabolise pas l’argent. Il me permet de m’entourer des meilleurs, de ne pas compter les heures de travail, de justifier mes obsessions.» Venu du hip-hop (il a produit des titres pour Kery James), il a gardé de cette époque le goût des équipages et des concepts. Pour ce deuxième disque après la gloire, Stromae explore donc ses mémoires africaines.

Racine carrée, pas vraiment l’album de retour aux sources obligatoire. Stromae, qui se nomme en réalité Paul Van Haver, n’a connu l’Afrique que dans les repas de famille de sa tante paternelle, les Camerounais, les Congolais, les Marocains qui se trouvaient là et qui avaient, de toute manière, déjà passé leur culture d’origine au tamis du mondialisme urbain. «J’ai voulu retourner en Afrique, mais avec pudeur, sans être le colon ni faire croire que je suis un local. Quand je suis par exemple arrivé à Abidjan, j’ai cru me trouver à Manhattan. Les Africains ne sont pas modernes, ils sont actuels. La musique électronique angolaise a déjà inspiré, largement conquis le monde. Je ne fais que regarder l’Afrique à travers mes yeux de petit électronicien. Et j’ai d’ailleurs du mal à dire «l’Afrique» parce que rien ne ressemble moins à un pays africain qu’un autre pays africain.»

C’est le prodige de ce disque. Résoudre dans une langue franche qui n’appartient qu’à lui les mornas cap-verdiennes, les batucadas du brésil, les rumbas congolaises. Il s’avance vers Bizet et sa Carmen, des tangos d’école. On dirait que toutes les noirceurs océanes, ces pulsations qui ont déjà voyagé sans ce maestro au teint clair, sont ravivées par sa faconde propre. Des claquements de mains, des guitares qui surgissent dans le fond, le chanteur n’a pas enflé sa production parce qu’il en avait les moyens. Mais il a su prendre le temps d’étoffer ses intuitions. «L’électro est ma langue. Je ne vais pas la trahir. Le texte arrive après pour moi. Si quelqu’un me dit qu’il a dansé toute la nuit sur ma musique, je le prends comme le compliment ultime. Je sais qu’il faut aussi des mots pour faire une chanson, alors j’essaie de raconter de bonnes histoires. Mais je ne veux me couper d’aucun public, ni populaire ni branché. Il faut en finir avec ce snobisme des artistes qui voudraient choisir à qui s’adresse leur création. Je ne choisis pas mon public. Et c’est très bien ainsi.»

Quand les Américains, les Polonais, les Colombiens dansent déjà sur «Formidable», ils ignorent sans doute le pathétique des strophes. Mais Stromae est fier d’avoir mis du français, et même du belge («fort minable»), dans les oreilles des antipodes. «Je ne suis pas un militant de la francophonie. Mais je trouve complètement absurde de devoir traduire nos pensées, nos poésies, nos expressions dans une langue globale qui ne nous appartient pas. Je ne me suis jamais senti complexé face aux anglophones. Toute langue est pour moi un véhicule de sons, d’accents particuliers. Toute langue a quelque chose d’universel. Je veux jouer partout où il y a des humains.» Les mégalopoles africaines sont au programme, dont une ou deux villes du Rwanda, mais pas seulement: l’Amérique du Sud, l’Asie, Stromae est le voyageur odysséen d’une génération qui communique d’un index posé.

Il n’a pas changé. On l’avait ­rencontré au tout début de sa splendeur, quand les choses commençaient sérieusement à grandir pour lui. Il est resté ce petit garçon ébloui, qui danse de travers dans la parfaite vidéo de «Papaoutai». On dirait qu’il n’a peur de rien. «Au contraire, je suis un peureux. J’essaie de gérer ce qui me traverse de la manière la plus efficace: en étant constamment entouré de cette famille artistique que j’ai créée. Je ne me cache pas derrière les autres, mais j’évite de mélanger mes masques.» Ne croyez pas rencontrer Paul lorsque vous êtes face à Stromae. Et c’est formidable.

Racine carrée, Mercury

,