La grande roue, les barbes à papa, Paléo en Luna Park. On attendait des marées d’enfants. Ils sont là, sur les épaules, les plus jeunes déjà assoupis, on les réveillera pour «Papaoutai». Une chanson qui camoufle son texte sur les paternels absents, la démission des mâles, derrière une trombe électronique de fête foraine. Stromae est attendu. Ce n’est rien de le dire. Le festival a tout arrêté à partir de 23h30. Pas une scène qui s’anime aux abords de la grande scène, pas un bruit, les stands alimentaires se lamentent dans un vieux western post-pluvieux. On ne sait pas combien de silhouettes, combien d’hommes, de femmes, attendent dans cette demi-boue. Ce que l’on sait, c’est que ça déborde de partout. Et que les écrans ajoutés à plusieurs centaines de mètres du plateau sont eux-mêmes submergés.

C’est un film, en noir et blanc. Ta fête. «Défonce-toi, mais tu vas te faire défoncer.» Même dans ses rhapsodies les plus badines, Stromae menace. Il est le pot de miel dans lequel des lames sont cachées. Le baiser de Judas. Un gamin en réalité, comme le type d’AC/DC qui s’habille en écolier anglo-saxon: la figure de l’innocence même, mais avec un rire sardonique dans le fond de la comptine. Il s’avance en bermuda, de pur jersey, le col de la chemise fermé jusqu’au dernier bouton, un papillon de rigueur, ces longues chaussettes et ces mocassins qui, sur un autre que lui, auraient quelque chose de tragique. Il est d’une beauté flamboyante. Maigre comme un épouvantail qui se désarticule au gré des vents intérieurs. Le sourire cannibale. Il va vous défoncer.

La dualité, presque la duplicité de Stromae, s’affiche d’emblée. Trois chansons qui s’appuient sur le différend. «Bâtard»: «Mais t’es Hutu ou Tutsi?» Il y a un petit garçon aux joues roses, à mille lieues de la scène, sur les lèvres duquel chaque vers du chanteur se répercute. Il maîtrise la moindre rime. Ses parents lui ont-ils expliqué que son héros parle ici de génocide? De racisme? Stromae enchaîne sur «Peace or Violence», même sensation, l’alternative extrême. Comme si le monde ne se résolvait que dans les pixels du langage binaire. Et puis, «Tous les mêmes», l’éclairage est duel, une femme, un homme, on ne sait plus bien, le Belge suprême a des poses de petite frappe vrillées en diva de cabaret.

Ce succès est étrange. Le spectacle est d’une beauté sidérante, le fruit délicat d’obsessions: les costumes qui changent, le chapeau melon des petits droogies qui lui servent de musiciens, on dirait Orange mécanique, mais en plus violent, en plus froid. Quand il chante le cancer, Stromae abandonne son écran de projection à des monstres arachnéens qui recouvrent la scène entière, mais qui n’effraient pas davantage que ses doigts interminables. Ce succès est étrange, parce qu’il se fonde sur un malentendu génial. Qui ne devient que plus flagrant encore quand il éructe «Formidable». Le saoulard terminal, aperçu des millions de fois dans la vidéo, il refait le coup. Avec des crachats. Effondré sur la scène sale.

Cinquante mille personnes entonnent «Formidable», en chœur, en écho. On est venu pour ça. Ce moment où la complainte du rejeté ultime confine à la communion absolue. Personne ne se soucie du contresens. On aurait chanté de la même manière devant Freddie Mercury moustachant son «We are the Champions». Contrairement à «Happy», la bonne blague gospel de Pharrell Williams, le refrain analgésique par excellence dont le bonheur obligatoire est chanté ces jours-ci dans les camps de réfugiés syriens, les tubes de Stromae sont d’un dandysme forcené. Tout s’écroule, alors on danse. «On crèvera tous comme des rois», hurle-t-il face à son image suspendue, chapeautée-cannée, qui explose en l’air.

De ce chant du signe, de cette dernière guinche avant l’apocalypse, Stromae extrait la férocité latente. Il parle longtemps. Il dit le lac Léman, contre le lac de Genève. Il demande ingénument combien il y a de frontaliers dans le public. Alors, on hue les Français. Ce n’est pas grave. C’est pour rire. Mais, comme l’essentiel de son spectacle brillant, tout cela laisse un arrière-goût en bouche. Il s’assied comme Vinicius de Moraes, à une table, avec du rhum dont il jette quelques gouttes à terre pour l’esprit de Cesaria Evora. Stromae a l’air épuisé. Il revient des Etats-Unis, il fait la tournée de tous les festivals, et plus encore, il ne lâche rien de son entreprise de déconstruction, comme si tout devait se jouer à cet instant précis où des foules conquises reprennent enfin ses petites leçons de choses venimeuses.

Difficile de dire ce qui restera de ce concert. La perfection formelle. La sueur qui coule négligemment sur des chemises blanches déjà trempées. Stromae, génie fragile qu’il est, rappelle une évidence: la pop music a le goût du paradoxe. Elle est l’espace même de la réconciliation collective. Elle est aussi l’instrument le plus universel de la contestation. Bob Marley qui dénonce l’Occident en son «Babylon System». Pink Floyd dont le mur est la critique la plus virulente de l’ordre contemporain. Et, à chaque fois, la houle impeccable du peuple qui danse. Rien d’autre à faire. Alors on danse.