Avant de mourir, la mère dit à sa fille de cinq ans cette petite phrase qui sera pour l’héroïne du roman une devise, tout au long du récit: «On a du style». Oui, on a du style chez la famille Minet. Son grand-père, un immigré juif d’Europe de l’Est qui s’installe dans une petite ville de Suisse allemande au milieu du XIXe siècle se fait nommer Minet-soyeux et devient couturier. C’est l’âge d’or de l’industrie textile en Suisse. Il habille la noblesse russe et devient immensément riche et célèbre. Au bord d’un petit lac, il se fait construire une grande demeure avec un atelier où il fait coudre ses créations.

Antisémitisme latent

A la fin de la première guerre mondiale, aussi la mode change et quand le père de Marie reprend l’atelier, les affaires ne vont déjà plus si bien. De mère catholique et de père juif, Marie aura une éducation chrétienne et son frère deviendra prêtre. Malgré cela, elle sera victime de l’antisémitisme latent de la Suisse des années trente. A la veille de la Seconde guerre, le père est persuadé que le Reich envahira la Suisse, il place sa fille dans un couvent et se réfugie en Afrique.

Au piano

Le père est la figure la plus touchante du roman. Après la mort de son épouse et le lent déclin de l’entreprise familiale, sa fille est ce qu’il a de plus cher. Chaque soir, elle joue au piano; il l’écoute et la corrige, la voit déjà sur les grandes scènes d’Europe. Avant de la mettre au couvent et de fuir l’Europe, il lui dit: «Tu es la bénédiction de ma vie, Marie, mon bonheur et mon étoile. Tu as un grand talent, et crois-moi, il faut qu’il puisse s’épanouir. […] Ce serait un péché, un terrible péché si je t’entraînais avec moi vers les bas-fonds de mon destin.»

Au couvent

Le couvent est pour Marie une prison dont elle parvient à s’échapper en se faisant mettre à la porte dès qu’elle apprend que son père est de retour en Suisse: elle a l’audace d’écrire une lettre d’amour à un certain Max Meier, étudiant dont elle ne connaît que le nom car celui-ci publie des textes enflammés sur l’avenir dans un magazine qu’elle trouve dans la salle de lecture du couvent. Dans les dernières années de la guerre, elle fait le gymnase et lui, «comme garde-frontière, s’est distingué par de nombreux actes héroïques». Ils ne peuvent se voir que quand Max est en permission.

Gloire passée

A la fin de la guerre, le jeune politicien ambitieux reconnaît en Marie la first lady qu’il lui faut car contrairement à lui, elle connaît les usages de la haute société. Il la demande en mariage et Marie mène d’abord une double vie d’artiste musicienne au conservatoire de la capitale et d’épouse modèle dans la petite bourgade où Max gravit patiemment les échelons du parti. Dans la grande maison, le père laisse doucement la place au mari, le temps avance impitoyablement et la gloire passée du grand couturier n’est plus qu’un pâle souvenir…

Minet soyeux

Concernant la traduction, on notera qu’il est inhabituel de traduire les noms propres. En version originale, la famille s’appelle «Katz», l’élégant créateur de mode et sa marque, «Seidenkatz»; cela sonne mieux que «Minet» et «Minet-soyeux». Peut-être un mal nécessaire, car le texte conçoit à travers tout le roman des références au félin domestiqué (un animal important dans l’œuvre d’Hürlimann, son précédent roman, porté à l’écran avec Bruno Ganz, mais pas encore traduit en français, s’intitule Der Kater, le matou).

Thomas Mann

Plus d’un siècle après le grand roman de Thomas Mann, les Buddenbrook, paru en 1901, Hürlimann en donne une version helvétique où il raconte en plusieurs générations le long déclin d’une famille bourgeoise. Comme chez Thomas Mann, les personnages sont décrits avec une si grande tendresse qu’au fil des pages, on a l’impression d’avoir affaire à quelqu’un que l’on connaît. L’attitude de Marie ressemble à celle de Tony, l’héroïne des Buddenbrook: il faut rester digne. Et malgré le mariage raté, malgré la déroute économique de la glorieuse entreprise familiale, «on a du style!»

Marie miroir ou étoile

Les composantes de la personnalité complexe de Marie sont construites et présentées avec un grand soin et le lecteur saisit bien les tensions qui existent entre d’un côté, la «Marie-Miroir», la belle épouse qui sait divertir les invités de son mari et qui le soutient dans sa carrière en écoutant ses jérémiades sur ses collègues de parti et la «Marie-Étoile» de l’autre côté, l’artiste, l’héritière d’un couturier brillant et fier de sa judéité. Malgré certains passages un peu trop à l’eau de rose, le roman de Thomas Hürlimann est d’une grande qualité esthétique et morale.


Thomas Hürlimann, Quarante roses, traduit de l’allemand (Suisse) par Fedora Wesseler, Verdier, 294 p. ***