«Album visionnaire», «éblouissement sonique», «l'un des fondamentaux de la chanson française». Le mois que l'on puisse dire, à parcourir une presse en accès de dithyrambe, c'est que le nouvel album d'Alain Bashung ne suscite guère de polémique. Etrange paradoxe d'un disque au titre-programme, (L'Imprudence), jugé périlleux par tous ses chroniqueurs enthousiastes et dont l'audace affichée, la prise de risque tant vantée ne s'aliène aucun auditeur.

Non que ces panégyriques tiennent de l'usurpation ou de l'hallucination collective. Ne serait-ce que pour son ambition formelle, rejetant la stricte alternance couplet-refrain chère à la pop, L'Imprudence mériterait de figurer en bonne place au palmarès des meilleures productions pop françaises de ces dernières années (lire LT des 21 et 26 octobre). Une telle unanimité médiatique pose cependant la question d'une insurrection créatrice immédiatement assimilable, et dont la marge de manœuvre paraît d'emblée circonscrite aux limites de l'art institutionnel.

Le cas, rare en francophonie, n'est certes pas isolé. Porté aux nues par la critique internationale, le dernier disque de la chanteuse islandaise Björk (Vespertine, 2001) présente ainsi avec le dernier Bashung des similitudes troublantes. Même souci d'éclatement formel, même recours à des musiciens issus d'univers plus radicaux et même conception du disque comme un tout unifié par une palette sonore resserrée.

Dans un cas comme dans l'autre, un artiste pop au franc succès populaire adopte une posture de rupture, rejetant de manière ostensible la structure traditionnelle du disque dit de «variété». Pas de hit identifiable, pas de grands écarts stylistiques, mais un univers sonore plongeant l'auditeur plus d'une heure durant dans un même bain auditif, dont les différentes chansons composent autant de chapitres voisins.

La stratégie, version contemporaine du «concept-album» cher aux années 70, doit beaucoup à l'esthétique électronique qui en agence les molécules acoustiques. Musique majoritairement instrumentale, vouée à la création d'atmosphères, de paysages sonores habitables plus que de constructions narratives, la culture électro entretient avec le format long d'un album un rapport désinvolte. Dans la vaste nébuleuse électronique, un artiste s'en tient d'ordinaire à un son qui lui est propre, déclinant sur la longueur d'un album autant de variations de son esthétique unitaire, sans souci de lasser.

D'où cette différence fondamentale d'avec les «concept-albums» de jadis. Œuvre-étalon publiée en 1967, le célébrissime Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles demeure le détonateur des progressives années 70. Mise en scène d'un orchestre imaginaire incarné par les Fab Four, le disque signe la fin d'une ère dominée par le 45-tours, son grand frère le 33-tours ne servant bien souvent qu'à rassembler les différents singles parus dans l'année. Vouée au format long, l'époque invente des disques narratifs, dont le propos des titres individuels sert la logique globale qui préside à son élaboration. Sans y sacrifier pour autant la notion populaire de «variété».

Dans le cas des Beatles comme dans celui, peu après, de Genesis ou Pink Floyd, la diversité extrême des atmosphères, la mixité des rythmes et l'aspect abrupt des transitions servent la présomption d'œuvre d'art totale à laquelle aspirent ses créateurs. Reflet d'une conscience affichée de l'histoire musicale, la structure horizontale de tels disques, alignant les unes derrière les autres les approches les plus disparates, redonne au terme d'«album» son sens premier – soit le disque pris comme un livre d'images musicales à feuilleter une à une.

Rien de tout cela en apparence dans l'approche d'un Bashung. Produit d'une ère hybride dans

laquelle, sur le modèle d'Internet, les hiérarchies s'aplanissent, les genres se croisent et les esthétiques s'amalgament, L'Imprudence condense en une seule identité composite les approches musicales les plus diverses: cordes d'orchestre symphonique, piano jazz façon sixties, harmonica à la Ennio Morricone, bribes d'avant-garde new-yorkaise (Marc Ribot et Arto Lindsay), programmations électroniques, la mixture sonore de Bashung travaille l'orchestration par touches parcimonieuses, dans une logique de construction proche du tricot. Une faille à l'endroit, une faille à l'envers.

Télescopés au sein du premier titre (l'impressionnant «Tel»), ces différents univers sonores définissent l'aire de jeu du disque tout entier. Combinatoire de formules bornées, variations sur un thème presque épuisé d'entrée de jeu, L'Imprudence se pose en disque fractal, la somme de ses parties ne livrant guère davantage à l'auditeur qu'une seule de ses chansons prise isolément. Hormis ses textes, multipliant les pistes au sein du disque, l'entreprise ne trouve alors sa (modeste) diversité que dans le remploi de structures rock identifiables, refaisant surgir en filigrane de ses nuées sonores les formules plus anecdotiques du Bashung d'autrefois. Ou quand la notion traditionnelle d'«album» rattrape à ses dépens le créateur censément affranchi, offrant plus de prises que prévu aux oreilles un instant désorientées de l'auditeur rasséréné.

Signalons la parution toute fraîche du livre d'Alain Bashung et Patrick Amine, «Monsieur rêve, portrait, entretien et textes», 300 p., aux Ed. Flammarion. Le disque: Alain Bashung, «L'Imprudence» (Barclay/Universal).