Une bête mythique, un contexte historique français, un luxe décoratif à l'italienne, des scènes d'horreur dignes du fantastique anglo-saxon, des combats chorégraphiés à l'asiatique: mais qu'est-ce donc que ce Pacte des loups (LT du 31 janvier) qui a déboulé sur nos écrans comme le film à ne pas manquer de ce début d'année? Un film onéreux, qui en met plein la vue et voudrait bien secouer le cocotier du cinéma européen, c'est certain. Mais aussi, plus souterrainement, un film d'auteur personnel et sincère. En tous les cas, un objet symptomatique de l'état du cinéma d'aujourd'hui, qui suscite bien des questions.

Même s'il est un peu tôt pour tirer un bilan, il semblerait que Le Pacte des loups divise aussi bien le public que la critique, laissant chaque spectateur partagé plutôt qu'opposant défenseurs inconditionnels et détracteurs farouches. Côté grand public, la bonne surprise, c'est la découverte d'un film français capable de tenir la dragée haute aux productions américaines les plus sophistiquées. Côté critique, ce serait plutôt le soulagement de voir un film populaire qui n'oublie pas ses racines, le résultat d'une démarche crânement cinéphile et postmoderne plutôt qu'un produit calibré pour plaire à tout le monde. Mais la boulimie, l'hétérogénéité et la longueur excessives du film viennent gâcher une part du plaisir des uns comme des autres.

Les véritables enjeux du film de Christophe Gans apparaissent toutefois en élargissant le champ de vision à deux films récents qu'il évoque malgré lui: Sleepy Hollow de Tim Burton et Tigre et Dragon d'Ang Lee. Interrogé sur une éventuelle parenté dans la démarche, Gans la reconnaissait sans détour: «Comme Le Pacte des loups, ce sont deux films faits par des nostalgiques du cinéma populaire des années 1960. Sleepy Hollow, c'est un peu le film que la Hammer [la maison de production britannique spécialisée dans le cinéma d'horreur, ndlr] n'a jamais pu se payer. Je l'ai vu une semaine avant le début de mon tournage et je l'ai trouvé visuellement extraordinaire, mais trop peu incarné. Tigre et Dragon, lui, remet au goût du jour de la tradition des dames d'épée qu'on trouvait dans un film comme Les Griffes de Jade de Ho Meng-Hua, un classique que j'ai édité dans ma collection de vidéos «HK». Son succès est réconfortant, même si je trouve la mise en scène un peu plan-plan, en dehors des séquences chorégraphiées par le spécialiste Yuen Wo-Ping.»

Pour ceux qui trouveraient comme nous que Le Pacte des loups partage ce problème d'incarnation insuffisante des personnages avec Sleepy Hollow, tandis que Tigre et Dragon a précisément trouvé la parade grâce à son rythme plus posé et une dimension psychologique plus travaillée, cette déclaration ne manque pas de piment. L'apparition d'un nouveau cinéma de genre, nourri par toute une cinéphilie «bis» qui tranche avec celles plus «orthodoxes» des générations précédentes (Nouvelle Vague et axe Scorsese-Spielberg), est en revanche un fait avéré. On l'avait déjà pressentie avec des cinéastes tels que Sam Raimi, les frères Coen et surtout Quentin Tarantino.

Le nouveau développement qui se précise à travers ce trio de films, c'est la mondialisation du phénomène. En adaptant un classique de la littérature américaine, Tim Burton va puiser dans la tradition de l'horreur britannique, tandis qu'Ang Lee injecte un peu de sensibilité occidentale dans une tradition éminemment chinoise, Gans s'essayant de son côté aux greffes les plus improbables.

La supériorité évidente de ces films sur, disons, Le Cinquième Elément de Luc Besson ou Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz, c'est qu'on y sent un investissement personnel qui va bien au-delà du souci de l'épate et de l'inspiration tirée des gros succès les plus récents. La fidélité à des émerveillements d'enfance ou d'adolescence porte d'autres fruits, surtout lorsque la conscience d'un éloignement inexorable s'inscrit dans les fictions elles-mêmes sous la forme d'un adieu mélancolique à un temps de légendes.

Si Tigre et Dragon et Sleepy Hollow l'emportent à leur tour dans notre cœur sur Le Pacte des loups, c'est sans doute par un enracinement culturel plus palpable pour l'un et une plus grande cohérence entre sujet et source stylistique pour l'autre. Malgré toute sa splendeur visuelle, le film de Christophe Gans souffre quant à lui d'une contradiction fatale entre son désir de fantastique et un scénario qui le ramène toujours sur les rails de la rationalité. Pour finir, sa boulimie de références, de citations le coupe presque du monde réel, référent sans lequel le cinéma tend à ne devenir qu'un avatar du jeu vidéo – ce dernier stade des images, irrémédiablement dégradées.