Chaque année, c'est pareil: aux premières gelées, quelques clochards meurent d'hypothermie dans les rues de Paris. Ce scandale social émeut, la mairie rouvre des stations de métro désaffectées et les Restos du cœur reprennent du service car «aujourd'hui, on n'a plus le droit ni d'avoir faim ni d'avoir froid». La mauvaise conscience aiguisée par le retour de l'hiver explique en partie l'impact du livre de Patrick Declerck, Les Naufragés (LT du 19 novembre), qui a fait de cette étude un événement. Le spectacle des SDF dans les rues des grandes villes trouble, irrite, émeut, dégoûte, selon les dispositions du moment, et de ces sentiments, nous ne savons trop que faire. La force de ce témoignage est qu'il prend en compte ces contradictions et qu'il les dégage de l'approche affective qu'on exorcise avec une pièce de monnaie pour les aborder différemment, remettant en cause la notion floue d'exclusion.

Ce livre est vraiment un voyage au bout de la nuit, longue cohorte d'errances, de soûleries, de bagarres, d'agressions et d'automutilations. Anthropologue et psychanalyste, Patrick Declerck a passé une quinzaine d'années «avec» les clochards de Paris. Dans un premier temps, comme s'il était un d'eux, en les accompagnant dans les rues, le métro, les cars de ramassage, les centres d'hébergement. Puis en collaborant avec le docteur Patrick Henry qui, en 1984, a ouvert la première consultation médicale réservée aux sans-abri. L'écho de plusieurs milliers d'entretiens résonne dans ce livre complexe.

Publié dans la célèbre collection ethnographique Terre humaine, ce témoignage relève d'abord de l'observation participante: scènes vécues au quotidien, notes saisies au service des urgences ou pendant les consultations, impressionnants récits de vie retranscrits fidèlement. C'est éprouvant: «La plupart du temps, je les hais», avoue lui-même Declerck. Le cerveau et l'organisme cuits par l'alcool, ces «naufragés» sont couverts de vermine et de plaies, ils puent horriblement. Ils sont violents et méchants. La misère dégrade et la leur est intolérable, qui renvoie aux pires visions asilaires du XIXe siècle. Il faut se forcer à regarder les photographies insoutenables et les dessins de l'auteur: ce qu'ils montrent, on ne veut pas l'affronter. Rien à voir avec le cliché joyeux du clochard libertaire accroché à son litron.

Le tableau clinique est désespérant. Il y a pourtant parfois pour éclairer cet enfer ce que l'auteur appelle la decency, «une sorte de courtoisie à bonne distance et à bas bruit», des instants de rencontre possible avec «ces effarants professeurs du négatif». Mais pourquoi s'obstiner à travailler avec des sujets aussi décourageants, qui résistent à toutes les tentatives de normalisation? Declerck, et c'est une des forces de son approche, refuse la motivation charitable, soumise à l'instabilité et aux ambiguïtés des sentiments. Il est poussé par une colère militante.

Pour qu'on en saisisse la source, il se met lui-même en scène, fils d'une pesante famille flamande. Il a expérimenté la dèche pendant ses études à Paris. Georges Deverreux l'y a initié à l'ethnopsychanalyse. Une vaste culture sous-tend son récit. Jamais encombrante, elle nourrit l'écriture: sans cette force littéraire, son témoignage ne serait pas si percutant.

Dans sa préface, Declerck suggère au lecteur de s'en tenir à la partie narrative, de laisser de côté les développements théoriques. Ce serait bien dommage: il y montre avec une grande clarté pourquoi les tentatives de «réinsertion» échouent. Les clochards ont tous une histoire pathologique dès l'enfance: alcoolisme parental, incestes, viols. Il suffit d'un échec, d'un abandon, et les digues fragiles qu'ils ont édifiées s'écroulent. Quand la désocialisation est totale, il est illusoire d'espérer un fonctionnement dans le temps réglé du monde du travail.

Le discours explicite dit: «Ce n'est pas ma faute, mais celle du patron, de ma femme, etc. Oui, je veux aller mieux.» Mais toute la conduite exprime le contraire: papiers d'identité perdus, dérobades, rechutes, échecs. Les soignants qui s'investissent dans cette relation perverse offrent, avec des moyens dérisoires, des réponses inadéquates, dans une relation sadomasochiste épuisante.

Les vrais clochards sont des fous et cette folie est souffrance, dit Declerck. Que la société leur donne les moyens de la vivre tranquillement. Non pas en recréant l'univers asilaire du XIXe siècle mais en créant une sorte d'espace transitionnel, un réseau de soutien. Le psychanalyste n'entre pas trop en détail sur les modalités de ce projet dont il fait une «nécessité éthique fondamentale».

Viscéralement anarchiste, ce «pessimiste joyeux» donne la clef de son engagement: la «folie» de ses clochards est protestation contre un ordre social qu'il rejette lui-même.

Patrick Declerck, «Les Naufragés – Avec les clochards de Paris», Plon, Terre humaine, 438 p.