L'ambassadeur de Jordanie à Berne m'avait assisté pour une interview du roi Hussein. Tant de choses ont été dites sur le souverain hachémite, cette semaine, que j'écarte l'analyse politique et le portrait en pied pour noter de tout petits souvenirs. Peut-être manquait-il, dans les articles que j'ai pu lire, tels détails qui, me revenant à la pensée ou à l'oreille, me restituent une présence. Par ces interstices m'apparut l'humanité d'un chef d'Etat dont on mesure aujourd'hui la réussite historique. N'a-t-il pas prouvé, par l'ordonnance de ses propres funérailles, que son pays abstrait, son Etat improbable, dessiné à main libre sur la carte, possède aujourd'hui du corps, de l'âme, un poids dans la région, un rôle international étonnant?

Cette monarchie fonctionne. Cette démocratie se renforce. Cette économie fondée sur la caillasse paraît mériter la générosité des donateurs. Cet islam rassure. En bordure d'un désert, à la tête d'un mélange hasardeux de peuples déplacés, combattants hachémites chassés de La Mecque, Bédouins poussant leurs moutons, Palestiniens expulsés, Circassiens ayant dû fuir le Caucase, ce monarque, rescapé d'une aventure coloniale anglaise en post-scriptum des Sept Piliers de la Sagesse, est parvenu en un demi-siècle à forger une nation.

J'ai découvert que ce forgeron avait le verbe doux. Ses zigzags politiques exprimaient une pensée droite.

Amman est une ville compliquée parce qu'elle n'existait pas. Renoncez à chercher le cœur historique. Je me perdis dans la topographie de ses collines sillonnées de ceintures routières. L'anarchie tranquille d'un million d'immigrés m'entraînait très loin du mystère de Fès ou des beautés d'Ispahan. Dans l'abstraction jordanienne, je ne vis d'abord que du béton.

Il faut évoquer cette laideur, ces pentes pelées, ces coups de klaxon dans la foule, pour comprendre combien je fus surpris par le silence, la paix, l'accueil raffiné d'un salon royal. J'étais invité pour le thé. Je ne fus pas autorisé à pénétrer dans le palais avant d'avoir été soumis au contrôle des Bédouins de la garde. Sous leur keffieh ils se montrèrent dignes et méfiants. Déjà les fouilles avaient été rigoureuses, à Rome, avant que j'embarque dans le bel avion à coque anthracite de la flotte jordanienne. Hussein était un miraculé. Il a survécu à un demi-siècle de complots par la grâce conjuguée du ciel et des bergers en armes.

Le majordome qui me reçut me donna une consigne curieuse. «Evitez, me dit-il, de croiser vos jambes.» L'éducation britannique du monarque, stylant la liberté sportive de ses gestes, lui conférait une parfaite tenue dont on souhaitait que ses hôtes s'inspirent. J'ai rentré ma tête dans les épaules, quelques mois plus tard, quand une équipe de la Télévision romande qui m'avait succédé dans la valse des interviews, et que je regardais sur l'écran, filma son journaliste en plein entretien, dans le même lieu que moi, dégingandé dans son fauteuil une semelle sous le nez du roi.

Deux divans formaient un angle autour d'une table basse. On m'avait placé à l'extrémité de mon siège et quand Hussein prit place sur le sien, tout à côté de moi, naquit une intimité. Il était apparu sans un bruit, presque furtif, et ce qui me frappa fut l'extrême discrétion de sa voix. L'analyse des problèmes du jour, la connivence implicite avec les Israéliens attachés à la paix, les relations avec Arafat qu'il n'aimait pas, à l'époque, la position antiaméricaine prise par Amman pendant la guerre du Golfe sous la pression populaire, tout cela se traduisit par un discours quasiment chuchoté.

Hussein souligna ses propos d'un beau sourire quand l'entretien prit un tour personnel. Il lui plaisait que je vienne de Lausanne. Pourquoi? ai-je demandé.

– Je me trouvais, très jeune, à l'Hôtel Beau-Rivage, auprès de ma mère, à l'instant où j'ai appris que j'étais devenu roi.

Les problèmes psychiatriques de son père avaient, comme on le sait, précipité la succession.

Au cours de l'entretien on servit le thé. Le lendemain, ayant loué une voiture pour parcourir le désert et voir, avant Petra, d'autres localités plus secrètes, creusées il y a 2000 ans dans les montagnes, je fus pris d'une grande soif. Je fis halte avec mon guide près de la tente noire d'une Bédouine. Elle fit bouillir de l'eau sur un petit feu et m'offrit à boire.

– Votre thé, lui ai-je dit, connaissant les sentiments monarchiques des nomades, je le trouve aussi bon que celui que votre roi m'a offert hier.

Elle me répondit, elle qui cherchait son eau dans le rocher et recueillait avec soin les brindilles de son fourneau:

– Non. Ici il est meilleur.