Les disquaires de Tokyo n'en reviennent pas. Depuis la diffusion sur les grands écrans nippons du film Buena Vista Social Club, les CD de musique cubaine caracolent en tête des ventes. Dans un Japon toujours friand de nouveautés étrangères, les albums d'Ibrahim Ferrer ou de Compay Segundo font des ravages. Les deux musiciens cubains viennent d'ailleurs de boucler une tournée dans l'archipel. Leurs derniers concerts ont eu lieu à guichets fermés. Un succès peu relayé par les grands médias nippons, restés assez imperméables à cette cuba-mania.

Les fans des sonorités exotiques de la grande île des Caraïbes se recrutent surtout chez les jeunes femmes. Ce qui n'est pas très étonnant. Au pays du Soleil-Levant, assommé par la récession et confronté à une influence étrangère croissante, les hommes restent bien plus traditionnels et hermétiques dans leurs goûts culturels. «Les femmes sont les seules ou presque à acheter des CD qui sortent de l'ordinaire. Elles ont le goût de la découverte. Elles sont le vrai vecteur de changement culturel», confirme Yoshiho Hase, une jeune sociologue de l'Université de Waseda.

Le succès des rythmes caraïbes est même en train d'accoucher d'une mode: plusieurs cafés cubains viennent d'ouvrir dans les quartiers noctambules de Roppongi et Shibuya. Un éditeur japonais songe à rééditer les écrits de Che Guevara. Et les agences de voyages d'ordinaire focalisées sur Hawaii et les îles du Pacifique ont commencé à inscrire Cuba dans leurs destinations.

La raison de ce succès est d'abord mélodique: «Les musiciens cubains sont de grands professionnels longtemps oubliés. Ce mélange d'histoire forte et de maîtrise musicale fait un carton au Japon», confirme un disquaire. Le rôle pionnier du film de Wim Wenders a aussi été décisif. Sa version DVD est commercialisée avec un livre retraçant l'histoire récente de Cuba qui a fait l'objet de plusieurs commentaires élogieux.

Les plus politisés, enfin, voient dans cette cuba-mania une nouvelle manière pour les Japonais de se singulariser par rapport à leur grand allié américain. L'axe culturel Tokyo-La Havane émerge alors que les Etats-Unis sont pris dans la tourmente issue du naufrage du chalutier nippon Ehime Maru, coulé par un sous-marin nucléaire de l'oncle Sam.