Son nom ne vous dira sans doute pas grand-chose immédiatement. Pourtant, chacun a dans un coin de mémoire un refrain né sous sa plume. Eddy Marnay, récemment emporté pas une longue maladie à l'âge de 82 ans, a traversé la seconde moitié du XXe siècle en laissant quelque 4000 chansons. Auteur prolifique, poète sensible et populaire, il est devenu un monument de la chanson française. Son nom est associé aux plus prestigieux interprètes et à de nombreuses ritournelles intemporelles. Edith Piaf, Yves Montand, Bourvil, Serge Reggiani, Dalida, Mireille Mathieu, Claude François et beaucoup d'autres lui doivent au moins un succès.

Le point de départ de ce parcours impressionnant de parolier se fait d'ailleurs avec Piaf, en 1948, pour qui il a écrit «Les amants de Paris» en compagnie de Léo Ferré. Un classique qui fait désormais partie du patrimoine, comme cette «Ballade irlandaise» immortalisée en premier par Bourvil. Son parcours exemplaire a aussi traversé toutes les modes musicales, associé à de grands noms de la composition comme Emil Stern, André Popp, Henri Salvador et son grand ami Michel Legrand. L'homme a aussi adapté de nombreux standards internationaux en français. Des chansons de John Barry pour les bandes originales de James Bond ou Nino Rota, l'adaptation de la mélancolique «Fille d'Ipanema».

Rétrospective artistique d'un homme réputé «modeste, tendre et toujours à l'écoute», responsable encore des trois premiers disques d'une certaine Céline Dion, en qui il a cru déceler «la voix du bon Dieu». Né en Algérie en 1920, Edmond Bacri dit Eddy Marnay a grandi à Alger avant de débarquer à Paris en 1937. Il en conservera à vie des réminiscences olfactives: «A mesure que les souvenirs disparaissent, les parfums remontent», confiait-il à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) en 1995. Son père lui a transmis son amour du music-hall, des voix réalistes de l'entre-deux-guerres comme Damia, le goût du texte. Dans la capitale française, Marnay développe un faible pour les comédies musicales américaines, admire Fred Astaire tout en succombant à la passion du cinéma. Après son bref passage dans le journalisme, le septième art accueille d'ailleurs ses premiers pas professionnels en tant que scénariste dialoguiste puis assistant metteur en scène. En parallèle, il écrit ses premières chansons tout en faisant les quatre cents coups avec notamment Léo Ferré et Francis Lemarque, futur parolier phare d'Yves Montand.

Au début des années 50, un autre succès, «Le cocher du fiacre» interprété par Montand, lui vaut le Grand Prix du disque en France, première récompense d'une profession qui lui en attribuera dès lors régulièrement. Avant de le canoniser pour l'ensemble de son œuvre en 1985. Les succès des chansons se suivent sans se ressembler: «Planter café» encore pour Montand, «Java» pour Lucienne Delyle, «La ballade irlandaise» par Bourvil devenue depuis l'un des standards du siècle dernier. Mais aussi «Ivan, Boris et moi» pour Marie Laforêt, «Que sera, sera» interprété par Jacqueline François ou «Exodus» par Edith Piaf.

Cette fructueuse décennie s'achève par un virage. Après Emil Stern, c'est Michel Legrand qui devient le compositeur attitré d'Eddy Marnay. Leur collaboration donne naissance à une centaine de chansons, dont la fameuse «Valse des lilas». La paire écrit aussi cinq titres pour la version française de l'album de Barbra Streisand en 1966, Je m'appelle Barbra. Principalement traversé des thèmes de l'amitié et de l'amour, le répertoire de Marnay reste fidèle à la sensibilité d'un auteur dont «les sentiments lumineux tournaient autour de l'enfance». Ces années-là voient aussi Nana Mouskouri et Mireille Mathieu devenir des interprètes fétiches de Marnay.

Mais le grand coup de la carrière d'Eddy Marnay reste la découverte de la voix d'une jeune chanteuse québécoise de 13 ans, Céline Dion. Il lui écrira son premier tube, «D'amour et d'amitié». Dans son autobiographie, Ma Vie, mon rêve (Robert Laffont, 2001), Céline Dion écrit: «Eddy était un homme poli et délicat […], toujours très attentionné.» On y découvre surtout un homme extrêmement exigeant, très critique et clairvoyant sur son travail et celui de ses pairs.