On ne fait pas relâche le 31 décembre sur les scènes lyriques. C'est même l'un des jours les plus fastes de l'année. Le dernier, celui de toutes les dépenses, le prix du billet étant généralement majoré. Les messieurs étrennent leur nouveau smoking milanais. Les dames ressortent leurs fourrures, avant d'afficher parfois des décolletés follement tentateurs, leurs dernières emplettes parisiennes. La nuit de la Saint-Sylvestre, les maisons lyriques se transformeraient presque en podium de mode géant, selon certains observateurs: on fait assaut d'élégance, on s'enivre de sa propre image, souvent en famille d'ailleurs. Et on exige du spectacle qu'il parle aussi bien à l'âme qu'aux sens, qu'il froufroute, déride, alarme un peu, mais pas trop, satisfasse surtout un besoin d'émerveillement exacerbé le dernier jour de l'année.

A l'opéra donc, comme au cinéma, la féerie est une obligation quasi morale. Le Théâtre municipal de Lausanne lance ainsi sa prochaine création, Falstaff de Verdi, le 31 décembre même. A Genève, Les Contes d'Hoffmann de l'amuseur public numéro un Jacques Offenbach attire les foules, malgré le parfum (toujours irrésistible) de scandale que dégage la lecture d'Olivier Py, créateur romantique aussi intègre qu'audacieux. A Paris, le Théâtre du Châtelet ne brille pas par son originalité en reprenant La Belle Hélène montée par Laurent Pelly, autre talent juvénile de la scène française. Quant à l'Opéra Bastille, il mise sur le ballet et sur La Bayadère, ultime chorégraphie de Rudolf Noureev, qui, selon Pariscope «offre une atmosphère exotique par ses costumes et ses décors…»

Bref, pas question de servir au public un casse-tête artistique. «Le spectacle de fin d'année est un concept de programmation tacite, explique Alain Perroux, qui fut critique au Journal de Genève et au Temps et auteur de L'Opéra mode d'emploi (L'Avant Scène Opéra). Sans le dire ouvertement, les directeurs programment des œuvres susceptibles d'attirer les foules. L'opérette et la comédie musicale, style My Fair Lady ont ainsi longtemps été à l'honneur. Puis, au milieu des années 90, un autre répertoire s'est imposé. Un Hugues Gall par exemple, (longtemps directeur du Grand Théâtre, aujourd'hui à la tête de l'Opéra Bastille ndlr), a pu proposer La Bohème ou La Flûte enchantée, œuvres aussi ambitieuses que populaires.»

Emerveiller l'assistance, l'électriser ou l'émoustiller même, telle serait une des fonctions essentielles du spectacle de fin d'année, qui doit alors autant à l'esthétique très échancrée et duveteuse du Moulin-Rouge qu'aux merveilleux mirages d'un Walt Disney au sommet de sa forme. Mais il y a autre chose de plus fondamental encore: cet ultime show de l'année, qui n'a rien à voir avec le chant du cygne, est par définition rassembleur. Ce genre de transport collectif a d'ailleurs longtemps eu son maître: le Français Jérôme Savary qui devait projeter le public du Grand Théâtre littéralement au septième ciel en exhumant en 1985 Le Voyage dans la lune, opéra méconnu de Jacques Offenbach.

Le 31 décembre, le théâtre redevient donc cet espace sacré et paillard à la fois, où l'on conjure l'angoisse du temps qui passe, où l'on transforme le compte à rebours fatal (puisque chaque année qui passe nous rapproche de l'échéance) en horloge joyeuse. Certains créateurs n'hésitent pourtant pas à dérégler cette mécanique euphorisante, sans totalement d'ailleurs rompre avec les règles du jeu. Ainsi Olivier Py, dont Les Contes d'Hoffmann bouillonnants déchaînent les passions (voir LT du 17 décembre). A plus d'un titre, on peut dire que cette création correspond à l'idéal d'émerveillement. On est ébloui par les sept mille ampoules et autant d'étoiles errantes qui escortent la quête du héros et par les nymphes qui paradent nues, splendides d'impudeur. On est aussi immanquablement séduit par les exploits pyrotechniques qui consacrent Olivier Py artificier de la scène. Mais ce metteur en scène, contrairement au très consensuel Jérôme Savary, ne se contente pas d'allumer des feux de joie aux quatre coins du plateau, d'orchestrer la fête et d'inviter le public à fredonner la «Barcarolle» en chœur, avant de danser jusqu'à l'aube. Il suggère, au-delà des miroirs, qui sont nombreux dans sa mise en scène, l'existence du gouffre. Il montre donc la mort à l'œuvre. Et rappelle que la fête est souvent trompeuse et qu'elle n'est que le masque hilare de nos grandes frousses. On est alors, fort heureusement, très loin de l'idéal fédérateur d'un spectacle de réveillon. Et tout près d'une vérité pas bonne à dire – c'est la grande vertu de cette lecture – le 31 décembre: c'est Thanatos, en tenue d'apparat, qui sonne les douze coups de minuit et qui mène le bal.