Elles sont vertigineuses sous leurs innombrables visages. Amoureuses bafouées ou amantes rusées. Fleurs bleues se perdant dans leurs rêves naïfs ou vieilles acariâtres butant sur leurs frustrations passées. Epouses honorées ou prisonnières meurtries s'efforçant de vaincre l'ostracisme que leur fait subir la société. Mères généreuses ou castratrices. Femmes tour à tour subtiles et rustres, douces et impitoyables, optimistes et désespérées, rieuses et enragées jusqu'aux tréfonds de leur être. C'est le deuxième sexe dans toute son outrance et ses doutes, ses souffrances et ses joies que Robert Altman, Nancy Meyers, Jafar Panahi et Moufida Tlati dévoilent respectivement dans Dr T. et les Femmes (LT du 10 janvier), Ce que veulent les Femmes (Tempo du 15 février), Le Cercle (LT du 9 février) et La Saison des hommes.

Les quatre films sont à l'affiche des salles romandes. Leurs auteurs (deux Américains, un Iranien et une Tunisienne) exaltent (de manière comique ou dramatique) la folie ou la perdition féminines, faisant de la première le résultat d'une liberté absolue recherchée en Occident et de la seconde, celui d'une aliénation outrageante entretenue en Orient. Dans la confrontation entre ces deux mondes, occidental et oriental, on pourrait voir l'illustration d'un débat entre fiction et réalité. La fiction serait du côté des Américains, c'est-à-dire du rêve que procurent aux femmes deux mâles: Richard Gere, dans le rôle d'un gynécologue au service de la grande bourgeoisie de Dallas, et Mel Gibson dans celui d'un publiciste ambitieux employé à Chicago.

Deux tombeurs, donc, qui apportent à ces dames la part de fantasmes dont elles ont besoin. Certaines trouveront leur compte dans le pathétique ou le toc sentimental. C'est Ce que veulent les Femmes. D'autres s'égareront dans leurs désirs sublimés ou leurs conduites insensées. C'est le cas de Kate, l'épouse du gynécologue, le très convoité

Dr T., dont la richesse éblouit autant que la beauté de sa femme qu'il aime comme au premier jour. Mais Kate ne lui rend plus son amour car elle est devenue folle. Victime du complexe d'Hestia (du nom de la déesse de la chasteté) qui affecte les femmes trop comblées, elle perd progressivement la raison. Une perte que l'on pourrait mettre sur le compte d'une pulsion suicidaire. En son temps, Pier Paolo Pasolini y avait consacré une réflexion lumineuse. Il montrait comment «la prédisposition au suicide s'associe, dans la société occidentale contemporaine, avec une ou deux conditions qui, toutes deux, font partie de ce qu'on appelle liberté».

Dans Dr T. et les Femmes, Altman dit pratiquement la même chose. Comme Pasolini, il aurait pu écrire: «Lorsqu'on s'éloigne de l'influence que les valeurs traditionnelles […] exercent sur les individus, cela crée chez certains […] une sensation de manque de toute loi, une absence de limites à leurs désirs et à leurs ambitions.»

Paradoxalement, c'est la présence de ces limites qui mine les femmes vues par Jafar Panahi et Moufida Tlati. La confrontation entre les deux mondes, occidental et oriental, constitue, disions-nous, l'illustration d'un débat entre fiction et réalité. Si donc la fiction est du côté des Américains, la réalité, elle, appartient au Cercle. La caméra de Panahi suit huit prisonnières échappées des geôles iraniennes. Huit tranches de vie captées en une journée durant laquelle la quête de liberté ressemble à un marathon parsemé d'obstacles. Impossible de se reconnaître en ces femmes dont la réalité reste individuelle, non partageable. Le film offre au public le récit douloureux d'une aliénation. Il serait réducteur de ne voir en celle-ci que la soumission aberrante des femmes au pouvoir impérieux d'une société rétrograde. Car pour Panahi, l'aliénation va plus loin. Elle réside dans le renoncement à la sexualité féminine, seul garant d'une délivrance que ces captives espèrent. Deux d'entre elles doivent se débarrasser de leurs enfants, fruits d'un plaisir interdit qu'une troisième recherchera, avec un désir presque adolescent, dans le regard d'un marchand de chemises.

De cette aliénation sexuelle, Moufida Tlati fait le sujet de La Saison des hommes qui est aussi la brève saison des amours pour Aïcha et ses belles-sœurs. Des femmes mariées qui vivent sur l'île de Djerba, loin de Tunis où travaillent leurs époux avec lesquels elles partagent leur lit un mois par an seulement. Ces épousées mesurent le temps à l'aune de leurs désirs refoulés. Soumises au joug des traditions ancestrales, elles se dessèchent petit à petit. Leur histoire serait lassante si elle ne pouvait être lue à la lumière d'un autre récit, celui-là mythologique: la patience de Pénélope dans l'attente d'Ulysse. Car comme l'héroïne d'Homère, Aïcha tisse des tapis que son mari vend à Tunis. Mais au-delà du mythe et des élucubrations de Mel Gibson subsistent deux visions du monde féminin aussi douloureuses qu'inconciliables.