C'est un phénomène à la mode, les jeunes pianistes sortent de l'anonymat. Six Français viennent de jouer l'intégrale des sonates de Beethoven à la Cité de la musique de Paris. François-Frédéric Guy et Jonathan Gilad ont donné deux récitals à Genève, en février, tandis qu'un nouveau festival – les Sommets musicaux de Gstaad – a mis en avant sept jeunes pianistes d'horizons éclatés. D'où sortent-ils? Quel est leur idéal? Et comment font-ils pour s'imposer sur la scène internationale alors que le circuit est saturé? Une chose est sûre: le phénomène prend une ampleur insoupçonnée, c'est le signe d'un nouvel essor.

Car le contexte a changé. La scène internationale n'est plus dominée par cinq ou six monstres sacrés, comme autrefois Sviatoslav Richter, Emil Gilels, Vladimir Horowitz, Arthur Rubinstein ou Arturo Benedetti Michelangeli. Les vedettes du piano n'ont plus cette aura qui les divinisait. Murray Perahia est un homme discret, Radu Lupu vit retranché derrière sa barbe embroussaillée, tandis que Maria João Pires cultive une forme d'humilité très Nouvel Age qui tranche avec le tempérament léopard d'une Martha Argerich. Alfred Brendel affiche un scepticisme qu'il a érigé en religion.

Les pianistes ne sont donc plus des aristocrates ni des icônes impénétrables: ce sont des êtres qui se cherchent et qui doutent. Le niveau instrumental dans les conservatoires du monde entier a augmenté. La barre de sélection est de plus en plus haute. Après l'effondrement de l'URSS, les pianistes russes débarquent sur la scène du monde, ils frappent par un sérieux et un professionnalisme qui résultent de leurs années d'apprentissage à l'époque soviétique.

Mais au lieu de brandir leurs diplômes de Moscou ou de Kiev, ils remettent en cause les acquis – la fameuse «école russe» – en prolongeant leurs études à la Royal Academy of Music de Londres ou sous l'égide des meilleurs pédagogues du moment (Leon Fleisher, Dmitri Bashkirov…). Ils fréquentent les concours internationaux, décrochent des concerts dans les petits festivals d'été, ornent les vitrines de Verbier ou de La Roque d'Anthéron.

Car le «jeune pianiste» est devenu un argument de vente. Chaque festival a pour ambition de déflorer les talents de demain: on leur réserve une case spéciale dans le planning journalier, à 11 heures (Verbier) ou à 16 heures (Sommets musicaux de Gstaad), avant les concerts du soir réservés aux vedettes. On organise des repas où les «jeunes espoirs» rencontrent les «stars». L'effet psychologique se répercute jusque dans le public qui vit ces rencontres à distance. Le festival, lui, remplit ses salles – et donc ses caisses – à moindre coût.

Les occasions ne manquent donc pas de se faire connaître d'un public international. Et c'est celui qui saura le mieux vendre son image que les organisateurs de concerts accueilleront, tout comme les producteurs de maisons de disques. Hélène Grimaud a décroché son premier contrat avec Denon grâce à un enregistrement «fait maison» du 2e Concerto pour piano de Chopin – elle n'avait que 14 ans. François-Frédéric Guy, sorti du Conservatoire de Paris, a tenu à faire lui-même le montage de son CD consacré à Beethoven (paru dans la série Les Nouveaux Interprètes d'Harmonia Mundi). Il a enregistré la Hammerklavier qui représente l'Everest de la sonate pour piano afin de susciter l'écho de la presse. Le Monde de la musique l'a récompensé par un «Choc», amplement justifié même si l'Opus 109, sur le même disque, manque de profondeur.

Un premier succès discographique n'est pourtant pas le gage d'une longue carrière. Olli Mustonen vient de perdre son contrat avec BMG, après avoir été largué par Decca. Les critiques de ses derniers concerts sont désastreuses: son style haché, percussif, dénature les œuvres qu'il joue. Personne ne sait si Arcadi Volodos, pressenti comme le «nouvel Horowitz», subsistera longtemps, car son succès repose avant tout sur la vélocité de ses doigts, qui lui joue des tours.

Les jeunes pianistes de 15-20 ans n'ont pas de réputation à défendre. Du coup, ils se mettent à nu. Ils ont le trac. Ils sont fragiles sur scène, mais cela les force à puiser dans leurs ressources intérieures. Leur jeu frappe par son authenticité, et si le style est parfois académique, la concentration fluctuante, c'est par souci de bien faire. Ils disent tous la même chose: que la musique leur permet «d'entrer en communication avec le public», que, sans lui, leur existence est niée.

Pour le public, c'est une loterie. Soudain un tempérament émerge, qui révèle une partition sous une lumière insoupçonnée. A 15 ans, le jeune Français David Kadouch a déjà la sensibilité d'un poète. Son cursus reproduit celui des «grands»: une mère au talent étouffé qui porte sa carrière, un enseignement de première classe prodigué par la pédagogue Odile Poisson (aujourd'hui par Jacques Rouvier au Conservatoire de Paris), des concerts dès l'âge de 9 ans, des concours, des masterclasses avec Itzhak Perlman… Mais, surtout, le petit veut «devenir célèbre», ne serait-ce que pour offrir son art à la face du monde. Quoi de plus normal?