C'est à Craiova, chef-lieu de l'Olténie, une région située au sud-est de la Roumanie, que celui qui allait fonder la sculpture moderne, Constantin Brancusi, a débarqué de son village natal, un jour de 1893, pour y trouver du travail. Le jeune paysan y fut garçon de café pendant cinq ans pour payer ses études à l'Ecole des arts et métiers, avant de partir pour Bucarest d'où il prendra, à pied, le chemin de Paris. L'aventure de la sculpture moderne a commencé le jour où un paysan d'Olténie produisit, dans son atelier parisien, une rupture dans la lignée qui va de Michel-Ange à Rodin. Mais qu'en est-il de l'Olténie et de ses artistes aujourd'hui?

Le simple mot d'Olténie réveille chez la majorité des Roumains un sentiment de condescendance, semblable à celui qu'éprouvent les Italiens du Nord pour leurs cousins siciliens. Les grands espaces lumineux de cette plaine qui s'étend des Carpates jusqu'au Danube conservent leur identité face à la Transylvanie occidentale ou à la Moldavie rêveuse. Les gens d'Olténie ont la réputation d'être plus habiles que les autres, et plus malins aussi. «Nous passons pour des excités», affirme Mihai Trifan, artiste peintre de Craiova qui transforme en objet d'art tout ce qu'il touche, y compris ses bottes admirablement peintes. «Brancusi est notre père à tous.»

A Craiova, Brancusi est le genre de personnage dont on parle peu, car son esprit imprègne encore les lieux. «J'ai le sentiment que nous avons fait notre devoir en donnant Brancusi au patrimoine universel, déclare l'artiste peintre Adrian Bouleanu. J'ai rêvé de réaliser en peinture ce qu'il avait fait en sculpture. C'était une utopie, mais sans elle, je n'aurais pas pu évoluer.» Pourtant, être artiste à Craiova dix ans après la chute du régime communiste est un difficile exercice de survie. La crise économique que connaît la Roumanie depuis la dictature du Conducator a complètement marginalisé les artistes.

«Nous avons gagné notre liberté, mais nous ne pouvons pas nous en servir, résume Adrian Bouleanu pour décrire l'ambiance qui règne aujourd'hui dans la patrie de Brancusi. Rien que d'acheter les matériaux pour travailler représente un problème. Les gens qui pourraient aimer le geste gratuit de l'artiste au point de lui acheter une œuvre ne sont pas encore nés à Craiova. D'accord, nous avons eu Brancusi, mais sa vision artistique n'a pas eu de suite ici, pour les raisons de précarité que l'on connaît aujourd'hui.» Dans un pays où le salaire moyen est d'environ 100 dollars, la vie quotidienne tient souvent du miracle.

Se faire connaître sur les marchés de l'art occidentaux apporterait une bouffée d'oxygène aux descendants de Brancusi, mais pour l'instant cela reste un privilège rare. Dans les années 80, les dessins d'Adrian Bouleanu circulaient dans des expositions organisées en Italie, en Grande-Bretagne et en Autriche. Une raison suffisante pour qu'il soit harcelé par la Securitate, la police politique du régime communiste. Aujourd'hui, cet homme est libre, mais se demande avec quoi il va payer ses pinceaux. «Nos artistes se bradent, lance Paul Rezeanu, directeur du Musée d'art de Craiova où sont exposées cinq pièces de Brancusi. S'ils vendent 100 dollars une œuvre qui en vaut 1000 en Europe, ils estiment qu'ils ont de la chance.» Une chance que Brancusi n'a plus à envier, lui dont les pièces se vendent actuellement pour des millions.