Patrick Bruel aurait-il relancé une tendance en sommeil depuis la retombée du soufflé «Amélie Poulain» qui a remis au goût du jour les saveurs et le Paris d'antan? Depuis la publication en juin d'Entre Deux (LT du 10 juin 2002), double album revisitant le répertoire des années 30, compilations, rééditions, hommages et relectures de ce patrimoine savoureux fleurissent en tout cas dans les bacs. Viktor Lazlo chante aussi sa romance de Paris au rythme de sonorités latinos, et les anthologies consacrées à cet âge d'or de la chanson réaliste essentiellement féminine et à son versant masculin volontiers gentillet, romantique, comique ou coquin n'en finissent pas de faire chanter la France, aussi bien celle d'en haut que celle d'en bas pour une fois.

Toutes les tragédiennes réalistes émouvantes, de Damia à Fréhel, en passant par Berthe Sylva ou Edith Piaf à ses débuts ont droit à une seconde vie. Et les chansonnettes de Maurice Chevalier, Tino Rossi, Jean Sablon et Charles Trenet première époque sont exhumées avec entrain. Comme si la variété actuelle et l'industrie musicale avaient soudainement les yeux fixés plus loin dans le rétroviseur. Découvraient une terre encore en friche et voulaient à tout prix la labourer, populariser des rengaines qui n'ont jamais vraiment déserté le patrimoine. Comme si après l'exploitation du filon des eighties synthétiques, des seventies rock et des sixties pop, on ne voulait qu'imposer un revival de plus.

L'entre-deux-guerres subit pourtant des coups de projecteurs réguliers, variant juste d'intensité. Au sein de la scène alternative francophone, des chansons comme «Mon amant de Saint-Jean», «La java bleue», «Mon homme» ou «Comme de bien entendu» ont souvent fait l'objet de relectures. Les scènes rock-java – guinguette, de Carte de séjour aux Ogres de Barback, via Pigalle, Noir Désir ou les Têtes raides, n'ont jamais oublié ce répertoire. Pas plus qu'elles n'ont omis de l'adapter à l'aide d'instrumentations inédites. Les musiciens de rue n'ont pas plus été victimes d'amnésie. Cet élan nostalgique aigu semble ainsi surtout répondre à un besoin de légèreté, d'amour et de bohème. Jouer le rôle de bouffée d'oxygène à l'heure d'une gravité ambiante étouffante.

Pour tenter un parallèle avec la parenthèse qu'ont été les années folles en France durant une période d'instabilité politique, économique et sociale, la résurrection actuelle de ce patrimoine chanté pourrait coïncider avec une nécessité équivalente d'insouciance. Au krach boursier et à la crise de 1929, au chômage et à une misère galopante, on recherche peut-être comme jadis des substituts ou refuges à l'omniprésence de symptômes douloureusement identiques.

Bruel, photographié en noir et blanc comme les vedettes d'antan sur les pochettes de 78-tours réalisées par les studios Harcourt (voir ci-contre), n'affirme d'ailleurs pas autre chose pour motiver son initiative musicale: «Un voyage en pays de nostalgie, entre émotion et frissons. Entre-deux-guerres, les Français retrouvaient un semblant de légèreté et s'enivraient au son de l'accordéon.» Une phrase extraite du livret d'une fraîche anthologie consacrée au répertoire original des années 20-40 lui fait écho de manière troublante: «Un vent de liberté a soufflé sur toute la France. Saisir le bonheur de peur qu'il ne s'en aille. Profiter de chaque instant. Chanter la joie de la fin d'une terrible guerre qui a laissé derrière elle un goût amer d'absurdité.»

Il s'agirait donc d'exhumer le passé pour ne pas penser au présent, encore moins au futur incertain. Fuir les désillusions dans l'illusion d'un temps au parfum jamais connu. Ce qui véhicule une idée-force désespérante: une incapacité à créer. Reflète aussi crûment un manque d'inspiration généralisé qui porte aux nues l'art du recyclage au sein des domaines artistiques. Rénover plutôt qu'innover. Chanter des joies passées parce qu'une à deux générations «sacrifiées» ne sont pas aptes à les formuler aujourd'hui, convaincues que tout a de toute façon déjà été dit. La facilité rime avec la paresse et l'exploration d'un champ infini.

Du Moyen Age à la Belle Epoque, la chanson est pleine de ressources. Décliner, piller, vénérer les décennies précédentes pour retrouver l'ivresse, telle semble être la devise. Pourquoi s'en priver? Et quand bien même la pilule est amère, rien ne semble indiquer que de ces cendres renaîtra de l'original.

Patrick Bruel: «Entre Deux» (BMG)

Viktor Lazlo: «Loin de Paname» (Universal)

Anthologies, compilations, rééditions: «Entre-Deux-Guerres»; «Ça c'est Paris»; «Chansons d'amour»; «Les 3 Grandes Chanteuses réalistes (Fréhel, Piaf, Berthe Sylva)»; «Les Plus Grands chantent Vincent Scotto»; «Charles Trenet»; «Edith Piaf»; «Tino Rossi» (Disques Office).