Vraiment, elle n'avait rien prévu. Dimanche à New York, ajustée dans une robe noire sans grandeur, Norah Jones heurtait le Grammy du «meilleur album de l'année» contre un microphone qui passait par là. Plus tard, élue «meilleure nouvelle artiste», elle jurait de surprise devant les caméras du Madison Square Garden. Au lendemain des nominations pour ces Victoires de la musique américaines, en janvier, Norah Jones n'avait déjà qu'une seule crainte: se ficher par terre pendant la cérémonie. Une star est née.

Cinq Grammy personnels et trois de plus pour les réalisateurs de son album aux ventes multimillionnaires (Come Away with Me), le triomphe impérial de Norah Jones n'aurait pas dû surprendre les commentateurs. L'année dernière, elle a sorti un premier disque que, sans le savoir, le monde entier attendait. La consécration de l'authenticité, en quelque sorte. Quand Blue Note, ancien label de jazz, nouveau label de coups, signait cette chanteuse de restaurant italien qui connaissait tous les couplets de Sinatra (sauf «My Way» qu'elle occultait), le pari semblait audacieux.

Un disque de presque standards, remaniés à la sauce folkeuse. Un joli minois sans contrefaçon. Et, surtout, un père absent, gourou de l'Amérique sixties. Contrairement à Anoushka, dont le sitar approximatif s'appuie entièrement sur celui de son père, Norah Jones a relativement tu sa filiation de prestige. Ravi Shankar? Un homme qu'elle n'a aperçu que deux ou trois fois dans son enfance, un démissionnaire plutôt qu'un héros. Aujourd'hui réconciliée avec le sitariste, Norah Jones en a récupéré, sans stratégie peut-être, l'aura saine.

Ce que les Américains aiment chez le Ravi Shankar de Woodstock, c'est l'incroyable prédisposition à ne pas leur ressembler tout en incarnant les valeurs auxquelles ils aspirent. Idem pour Norah. Ce que l'on envie chez elle: son incapacité à aligner plus de deux phrases en interview, sa façon si maladroite d'entrer dans la légende sans y croire. Le magazine Rolling Stones titrait: «La nouvelle star la moins tendance de 2002». Los Angeles Times la décrivait comme l'«anti-Mariah». Carey contre Jones? Le préfabriqué contre le «fait maison», le produit industriel contre la vérité artistique. La ficelle est grosse. Elle ne cesse d'être tirée avec succès.

Elle est apparue en plein lorsque Blue Note a sorti, l'année dernière, une compilation dont le concept un peu effrayant était affiché en grosses lettres d'imprimerie obsolètes: Authentic Music. Norah Jones, forcément, y figurait. A 23 ans, la chanteuse-pianiste est une nouvelle icône du réel. Quand le journaliste de l'Observer faisait le voyage de Californie pour la rencontrer, il décrivait longuement le ranch de la belle. Un cabanon loqueteux, ceinturé de poussière. Ainsi, Norah Jones est fille de la terre et de la solitude. Cela sonnerait bien dans une biographie de presse.

On lui demande donc de se comparer à des filles de son âge. Britney Spears, par exemple. «Quand elle est devenue célèbre, j'étais à l'université. J'ai été un peu dégoûtée. Je ne connaissais rien à l'industrie du disque. Tout ce que je savais, c'est que j'aimais Billie Holiday.» On la croit. Sa voix tabagique affecte d'en saisir certaines intonations. Mais, et c'est là le miracle, Norah Jones n'ambitionne pas vraiment de toucher au jazz. Elle se contente du jazzy; une catégorie qui, tout en mimant un retour aux racines afro-américaines, en esquive l'irréductible rugosité. Ainsi, Norah Jones est devenue populaire. En donnant pour authentique un succédané.

Elle n'est pas coupable, pourtant. La chanteuse n'a rien fait que chanter ce qu'elle a toujours chanté, avec un certain génie de l'à-propos. Elle n'a rien fait que de mettre en vente sa musique et de répondre sans trop sourire aux milliers de journalistes que la major EMI avait inscrits à son agenda. Elle tombait bien, très simplement. Dans une industrie du disque saturée de blondeurs jetables, il fallait une alternative aux amoureux des carrières qui durent et de la gaucherie de débutante. Il fallait du vrai dans tout ce faux. Norah Jones, encombrée de Grammy, remplit une case.