«Baril de poudre», le onzième long métrage de Goran Paskaljevic (LT des 16 et 21 avril), a été tourné au printemps 1998. Le cinéaste serbe ignorait alors que des bombes allaient tragiquement transformer en réalité l'explosion symbolique sur laquelle se termine l'œuvre. Son portrait lucide et brillant de la société serbe, profondément malade, peut-il aujourd'hui aider à améliorer la situation? Oui. Pas celle des victimes, mais la nôtre. A une époque où les médias nous rassasient d'images mais n'arrivent plus à étancher notre soif de comprendre, ce film est à voir, absolument. Car la fiction est parfois plus puissante que la réalité.

Positif

«A l'aube, après le déferlement d'abominations auxquelles nous avons été conviés, cet acteur prophétique [l'artiste de cabaret], un verre à la main, s'adresse une dernière fois aux spectateurs: «A la nôtre», dit-il, mais son geste n'invite pas à la connivence. Il accompagne un sarcasme auto-infligé de dérision absolue. L'absolu de l'impasse de l'histoire. C'est glaçant. Les Balkans ont vaincu la culture slave, l'explosion a été blanche comme celle de Hiroshima. L'orchestre ne joue plus. Film-testament réalisé par un cinéaste en pleine possession de son art […], Baril de poudre fonctionne à rebours de la bonne volonté des spectateurs. Ce qu'on y voit est à vomir. C'est néanmoins avec la certitude d'être grandi que l'on quitte le film. Au-delà du dégoût, on a rencontré la dignité d'une pensée aux prises avec l'indignité. Grâce à des auteurs qui, d'une certaine manière, sauvent l'honneur perdu des Serbes, on a réfléchi et on leur en sait gré. […] Baril de poudre n'apporte pas de réponse. Le film n'apporte que la force du cinéma et des retrouvailles avec des acteurs prodigieux. Baril de poudre, c'est la rage du désespoir.» (N° 458, avril 1999)

Télérama

«Deux mots reviennent, sans fin, dans le film. «Coupable», d'abord. Celui-là est décliné sous toutes les formes. De l'autoflagellation (Je suis coupable) à l'interrogation (Y a-t-il un coupable dans la salle?), en passant par l'accusation (C'est toi, le coupable!). L'autre terme obsédant est, en apparence, plus insignifiant: «A la nôtre!» (traduction exacte: «Soyons vivants et en bonne santé»). Un vœu pieux que les protagonistes se lancent à la gueule, balancent entre deux coups de poing, machinalement. Comme pour se rassurer. Comme si c'était, pour eux, la seule trace d'un passé perdu. Et donc Baril de poudre se déploie, s'enroule autour de cette culpabilité et de cette formule de politesse. Certains diront sans doute qu'il aurait fallu se culpabiliser davantage et s'excuser moins. C'est oublier que Goran Paskaljevic n'a pas fait un film sur la guerre en ex-Yougoslavie, mais sur la folie qu'elle a engendrée, dont les traces sont inguérissables.» (N° 2567, 24 mars 1999)

Libération

«Bure Baruta (Baril de poudre), du vétéran Goran Paskaljevic, est d'une teneur plus explosive, mais guère plus supportable. […] Baril… entend montrer comment la guerre aux quatre coins de l'ex-Yougoslavie a fini par affecter les nerfs, les visages et l'humanité même de ses habitants ordinaires. Encore qu'à nos yeux, bien peu de ces gens nous paraîtront ordinaires: un travelo de cabaret, un homme qui revient au pays et engage un orchestre symphonique sur un bateau-mouche pour rentrer dans les bonnes grâces de son ex-fiancée, les deux amis boxeurs, terrifiants, le jeune allumé qui vole un autobus plein de gens terrorisés. […] Certains sketchs sont atrocement drôles, d'autres drôles tout court (le coup de rame qui fait basculer une scène de la pantalonnade énervée à l'horreur surréaliste). Il reste que cet humour macho, même s'il contient sa propre critique (tous les violeurs meurtriers et brutes épaisses périssent), est difficilement supportable à cette dose d'agitation. C'est bien sûr peut-être la Yougoslavie qu'on n'arrive plus à accepter. Paskaljevic nous met le nez dedans et on ne lui en sait gré.» (8 septembre 1998)

Le Figaro

«Le spectacle de cette dilution de toute conscience est dramatiquement exacerbé par l'humour fataliste de Paskaljevic. Seule, nous dit-il implicitement, une armée de psychiatres peut ramener tous ces gens à une normalité acceptable. Il semble que cette solution n'a pas été envisagée.» (24 mars 1999)

L'Humanité

«Paskaljevic a réussi ce à quoi peu de cinéastes parviennent. Pour la première fois depuis longtemps en effet, un cinéaste yougoslave regarde en face la réalité et l'état d'esprit dans lesquels se trouvent ses concitoyens, partagés entre une majorité dans un état de grande pauvreté, fatiguée d'avoir manifesté sans grand résultat contre Milosevic, trahie par les cadres d'une opposition loin d'être pure et une minorité de profiteurs de guerre à la richesse ostentatoire. […] En 1998, une dizaine de films seulement ont été réalisés en Yougoslavie. Est-ce le chant du cygne d'une cinématographie qui pourtant fut grande? Paris, mi-février 1999. Goran Paskaljevic fait le point: «Baril de poudre est mon film-testament. Car si je veux réaliser un nouveau film en Yougoslavie, personne ne me donnera d'argent. Mais je suis Serbe et sortir du contexte yougoslave ne m'intéresse pas. […] Le public, jeune, a reçu Baril… comme une catharsis. Au début, j'ai eu peur, car il est sorti de manière clandestine, sans aucun soutien de la télévision officielle ni affiche placardée à Belgrade, parce que la municipalité appartient maintenant au mouvement d'opposition de Draskovic, qui s'est vendu à Milosevic. J'ai encore plus peur pour l'avenir de la nouvelle génération […]. Cent mille jeunes ont déjà quitté le pays.» […] Le cinéma n'est jamais aussi bon qu'en prise directe sur la vie. L'auteur le confirme avec un de ses films les plus convaincants, voire le meilleur, réussi de bout en bout parce qu'on sent que c'est ce film qu'il fallait faire à cet instant précis.» (24 mars 1999)

Les Echos

«Déroutant, grinçant, brillant, tout entier tourné la nuit, le film donne d'entrée le la: «Vous allez en prendre plein la gueule», annonce le travesti en gros plan d'ouverture. Exact. On sort de là moulu, d'autant que l'on peut se murmurer que cette ville d'apocalypse n'est pas si loin de la nôtre, et que l'anarchie et la violence qui y règnent pour cause d'absurde et meurtrier conflit interethnique sont, finalement, peut-être déjà à nos portes!» (24 mars 1999)

La Repubblica

«Baril de poudre [est] capable non seulement de représenter la réalité de l'ex-Yougoslavie, mais aussi de faire connaître les raisons d'un drame historique qui n'est pas encore clos. Paskaljevic […] montre, avec beaucoup de force suggestive et à l'aide d'images débordantes d'«âme slave», les racines de haines ethniques profondes: une espèce de folie qui envahit tout, entraînant les gens à l'apparence inoffensive à accomplir les gestes les plus atroces. […] La saveur inédite de témoignage «de l'intérieur» ajoute de la valeur à Baril… et en fait un film important, par ailleurs plein de surprises et d'une grande qualité cinématographique.» (8 septembre 1998)

Panorama

«L'histoire, à Venise, semble suivre son scénario habituel: d'un côté, le réalisateur du registre des bons, le Bosniaque Emir Kusturica, en concours avec Chat noir, chat blanc; de l'autre, le méchant Serbe Goran Paskaljevic, dans la section plus effilochée des «Prospectives»; et cela bien que son film soit un des meilleurs parmi ceux vus à Venise. On dit que le directeur du festival, Felice Laudadio, considérait deux films balkaniques comme trop pour le concours, et qu'il ne voulait pas renoncer à Kusturica; que Kusturica serait intervenu en boycottant d'abord la postproduction du film rival [il n'y a qu'un studio de montage à Belgrade, occupé alors par Kusturica], puis obtenant l'exclusion de celui-ci du concours. Autant de rumeurs que personne ne veut confirmer. Baril… par contre traversera les frontières ethniques: […] il sera le premier film serbe distribué à Sarajevo depuis la guerre.» (17 septembre 1998)

The Herald Tribune

«On se souviendra de Baril de poudre comme d'un «phare moral» […]. Baril… immortalise ce que son réalisateur appelle «la spirale de la folie balkanique». Le film utilise un humour extrêmement noir pour montrer comment, «sous le joug d'un régime intolérant, chaque individu devient une poudrière qui peut exploser à chaque instant». […] Les problèmes majeurs de Monsieur Paskaljevic ont aujourd'hui trait au gouvernement yougoslave de Slobodan Milosevic. Celui-ci ne s'est pas montré particulièrement bienveillant à l'égard des propos ouvertement oppositionnels de Paskaljevic. […] Il est également difficile de trouver des cinémas à Belgrade qui sont d'accord de mettre le film à l'affiche lors de sa sortie en octobre.» (10 septembre 1998)

Extraits choisis et traduits par Anna Hohler