Il est peut-être l'écrivain romand actuel le mieux reconnu, mais aussi sans doute le plus contesté. A 65 ans, Jacques Chessex vient de publier un nouveau récit, «Incarnata», qui met en scène un petit écrivain insignifiant qui voue une haine teintée de jalousie et d'admiration à Charles Ferdinand Ramuz (lire le Samedi Culturel du 20 février). Réactions.

Coopération

«Prix Goncourt 1973 pour L'Ogre, poète, romancier, auteur de nouvelles et d'essais, Jacques Chessex s'est imposé comme l'un des auteurs suisses les plus lus. Un pied dans le canton de Vaud, où il a longtemps enseigné au Gymnase de la Cité, un autre à Paris, où il publie depuis les années 60, lui ont permis de faire entendre sa voix, tonitruante parfois, bien au-delà de nos frontières. Aujourd'hui il se sent plus libre que jamais. Il a laissé derrière lui l'alcool, la fumée, «les fausses fureurs», les faux bruits, les faux plaisirs et les fausses «nécessités». Pour écrire les livres qu'il avait encore à écrire. Une liberté qui nous a valu Avez-vous déjà giflé un Rat? en 1997, L'Imitation l'année dernière, et aujourd'hui Incarnata. […] «Vendredi 23 mai 1947, 19 heures. Je suis content. Ramuz est mort!» L'événement résonne à l'initiale du roman que Jacques Chessex publie aujourd'hui. Une centaine de pages dans lesquelles on se trouve emporté. Parce qu'il y a cette fougue brûlante où se consume celui qui parle. Celui qui voudrait écrire l'œuvre grande. La beauté. […] Les profondeurs obscures et claires de la peinture (Goya, surtout) traversent ce bref roman et lui donnent sa forme. S'incarnant et s'accomplissant dans la chair de celle qui le domine: l'énigmatique Ariane D. Celle qui a donné «aux figures du vivant le seul regard qui les élève.» (24 février 1999)

L'Hebdo

«L'an dernier, Jacques Chessex, avait publié L'Imitation dont le héros vouait un culte à Benjamin Constant au point se dissoudre dans l'image de son modèle. Ici, c'est l'inverse: la jalousie, la rivalité, la hantise du ratage existentiel creusent la distance, mais cette sorte de dépendance négative enchaîne aussi sûrement que la passion mimétique. […] Ce qui se rejoue dans Incarnata, c'est la question posée par un des plus beaux romans de Ramuz, La Beauté sur la terre […]: sait-on retenir la beauté lorsqu'elle se présente? […] Proche cousin du Rêve de Voltaire (Grasset, 1995) par l'humeur joyeuse et la vigueur concentrée, Incarnata ouvre l'espace d'une belle et troublante méditation sous les dehors d'un conte drolatique. Jacques Chessex s'y amuse, se risque à l'érotisme gothique, ajoute un peu de Goya aux couleurs du pays romand, et finit par donner une légèreté de songe à cette histoire où passent aussi le peintre René Auberjonois, Mozart et Salieri.» (18 février 1999)

24 Heures

«Si l'on retrouve dans ces pages la phrase de Chessex (que l'éditeur qualifie de «souple» en quatrième de couverture), on retombe aussi sur ses territoires de prédilection, où s'entremêlent la littérature, le sexe et le sentiment religieux, avec toute une palette de mélanges de ces composantes, avec aussi des libérations par l'outrage. Mais ce qui gêne, c'est qu'au lieu d'approfondir ses thèmes, l'écrivain paraît confiné en des territoires qu'il a déjà arpentés, sans outrepasser des obsessions qu'il a exprimées ailleurs, et parfois mieux. Résultat: ce récit ne nous surprend pas, ni n'ajoute quoi que ce soit à l'œuvre de son auteur. On referme donc Incarnata avec un sentiment de déception, tout simplement parce qu'on attend un autre souffle, une autre envergure de la part de Chessex. Ce sera pour une autre fois.» (20 février 1999)

Tribune de Genève

«Chaque fois que je fais quelque chose, je suis rattrapé par une espèce de rumeur récurrente qui m'accuse de composer avec le système et d'en profiter. On me reproche Paris et Dieu sait quelles alliances. J'écris beaucoup de livres, il est vrai, et j'ai la chance de les voir paraître dans l'année qui suit. Mais vais-je pour autant cracher sur la confiance que m'accorde Grasset? La Suisse romande est un étang où l'on couine beaucoup. Quand j'ai publié Carabas, j'ai eu le sentiment très clair de m'éloigner des lettres romandes, de prendre définitivement congé avec ses piapias d'édition.» (Jacques Chessex, interrogé par Thierry Mertenat, 20 février 1999)

Extraits choisis